15. TRANSGENRE AU QUOTIDIEN – anecdote #3

Cette anecdote est particulière, car elle se déroule au cours d’une situation ou le sérieux est de rigueur et l’humour plutôt limité.

Ce fut le jour où, avec ma compagne, nous avions rendez-vous chez nos avocats pour la signature de la convention de divorce.

Ponctuelles et détendues, nous arrivons toutes les deux à l’adresse indiquée et nous dirigeons vers le bureau.

Le seuil franchi, les deux avocats viennent au-devant de nous.

Nous annonçons notre venue en disant que nous avions rendez-vous à 10 h 30.

Jeunes et plutôt sympathiques, ils se présentent à nous cordialement.

La situation bascule complètement lorsque l’avocat représentant ma compagne la regarde en disant :

–  « Il y a un problème ! Il n’est pas là ! ».

Il pensait que j’étais une amie de ma femme et que je l’accompagnais tout simplement.

Jamais je n’aurais pensé à une situation aussi burlesque pour un événement aussi sérieux !

Après un blanc assez soutenu, avec un large sourire et une envie de rire aux éclats, j’ai répondu à l’avocat :

– « C’est moi que vous attendez, simplement, je suis actuellement en transition. J’effectue un changement de sexe ».

Immédiatement, l’atmosphère s’est détendue et les deux comparses à la fois abasourdis et amusés nous ont invitées à rentrer.

Très rapidement, dans une ambiance surréaliste, nous avons tous pris place autour du bureau pour procéder à la séance de signatures.

Le plus jeune des avocats est revenu ensuite vers moi, car il semblait très intéressé par ma transition, mais ne connaissait absolument rien au sujet. Il me demanda de lui expliquer en quoi consistait concrètement une transition. J’ai essayé de lui donner quelques éléments de réponse en allant à l’essentiel et sans rentrer dans les détails.

Je leur ai demandé s’ils avaient déjà rencontré d’autres situations similaires. Je connaissais déjà la réponse du jeune avocat au barreau de Paris, car il commençait depuis peu et ne cumulait pas encore assez d’expérience professionnelle ; en revanche, son confrère un peu plus âgé, m’a signifié que c’était bien la toute première fois pour lui.

Lorsque nous sommes reparties, nous avons bien ri dans le couloir qui menait à la sortie en repensant à la situation complètement dingue que nous venions de vivre !

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8. L’ÉCLOSION

Afin de poursuivre le chemin vers la réconciliation avec moi-même, j’ai souhaité en juillet 2017, prendre contact avec une équipe médico-chirurgicale parisienne pour, conjointement à mon parcours libre, emprunter la route du parcours officiel.

Avant de pouvoir prétendre à l’accès à la chirurgie de réassignation génitale et de féminisation, il faut se soumettre en France, à ce que l’on appelle un « diagnostic différentiel » réalisé par un médecin psychiatre du réseau officiel qui confirmera, en quelques consultations, votre dysphorie de genre.

J’ai donc reçu un énorme questionnaire à remplir et à renvoyer avant mon tout premier rendez-vous.

À la fois complet et complexe, j’ai voulu prendre mon temps pour y répondre. C’était pour moi l’opportunité de pouvoir, pour la toute première fois, coucher sur le papier toute la souffrance accumulée depuis tant d’années et de poser des mots sur le mal-être qui me rongeait depuis toujours.

Il m’aura fallu trois jours pour réaliser de la manière la plus sincère et authentique cette introspection.

Psychologiquement, ce n’est pas évident de gérer cette remontée en surface d’un flux énorme d’émotions, longtemps enfouies, refoulées au plus profond de soi et que ce questionnaire libère comme un lâcher de barrage. Vous êtes littéralement submergé par vos sentiments.

Organisé comme une biographie, ce questionnaire segmente et passe en revue de manière chronologique et minutieuse, toutes les facettes de votre vie et le vécue de votre dysphorie, tel un scanner cérébral découpe par tranche successive chaque image de chaque portion de votre encéphale.

C’est en septembre que j’ai rencontré ce médecin psychiatre pour débuter mon expertise médicale.

La consultation s’est vraiment très bien passée. J’ai eu l’impression d’avoir été réellement entendue et comprise.

Pourtant, l’exercice n’était pas facile pour moi, car certaines questions précises sur ma vie intime me donnaient le sentiment de me retrouver complètement nue face à lui. J’éprouvais un peu de gêne de devoir m’expliquer sur des questions que d’ordinaire, on ne confie pas à des inconnus.

Moi qui cultivais le secret, là, je devais tout révéler de moi !

Après avoir passé le cap de cette étape difficile, j’ai ensuite ressenti beaucoup d’empathie et de bienveillance, émanant de cette personne.

Il semblait très intéressé par mon histoire de vie et notamment par le fait que ma fille m’avait apportait immédiatement son soutien. Ce fait précis lui semblait complètement inédit au regard de la documentation générale sur la Transidentité.

Je me souviendrai toujours de sa phrase, lorsqu’il m’a dit : – « Mais vous savez que ce que vous me dites là, çà n’existe pas ? ».

J’ai d’abord cru qu’il pensait que je mentais et que je lui racontais des cracks, mais non, il voulait tout simplement me signifier que ce type de situation singulière n’avait jamais été recensée et référencée dans les études réalisées sur la compréhension de la dysphorie de genre. Il désirait ne pas en rester là et souhaitait vivement « médiatiser » d’une façon ou d’une autre cette information nouvelle.

Depuis ce moment, j’ai ressenti une grande relation de confiance s’établir entre nous.

Je pense avoir convaincu rapidement cet expert psychiatre de la légitimité de ma demande, car il aura fallu seulement trois rendez-vous pour qu’il me donne son approbation et soumette mon dossier à la RCP du réseau parisien (Réunion de Concertation Pluridisciplinaire) réunissant l’endocrinologue et la chirurgienne, afin qu’ils me donnent le feu vert pour la suite, à savoir l’accès à la chirurgie.

Parallèlement à ce passage obligé, lorsque l’on décide de faire un parcours officiel, ce début d’été 2017 aura été aussi de manière bien plus légère, celui de mon premier passage au salon de coiffure pour me faire une couleur et structurer quelque peu mes cheveux.

Enfin, le plaisir d’arriver en étant féminine a cent pour-cent dans un lieu qui vous est réservé. Pouvoir être juste soi-même et profiter de ce petit moment de réconfort.

De nouveau être une femme parmi les femmes. Du pur bonheur !

L’accueil des deux coiffeuses de ce petit salon à été si chaleureux, qu’immédiatement, je me suis senti à l’aise et décontracté.

Quelle agréable sensation d’être aux petits soins entre les mains expertes de professionnelles, qui avec passion, essayent de sublimer votre féminité pour que celle-ci s’exprime bien au-delà du miroir ! Ce sont des faiseuses de petits bonheurs.

En effet, en début de transition, nous avons souvent une image encore très critique envers nous-même. Nous ne sommes pas tendres avec le reflet de notre glace. Nous avons comme une sorte de calque de l’image masculine d’avant, qui, tel un filtre visuel, se superpose automatiquement sur le reflet de notre nouvelle image corporelle naissante. Nous ne pouvons nous empêcher, de nous fixer sur certains traits de notre visage, qui pour nous, semblent encore nous trahir, alors qu’en réalité, le changement corporel s’amorce déjà tranquillement et gomme gentiment au fil des mois cette ancienne image.

Alors ces soins, qui vous magnifient, revêtent une réelle importance, bien supérieure au sens premier de l’esthétisme. Ils contribuent à soigner vos blessures du passé et vous apprennent tout simplement à enfin vous aimer.

Toujours à la même période, avec mon ALD en poche, j’avais décidé de me rendre sur Paris, dans un cabinet de dermatologie, pour poursuivre les séances de laser que j’avais déjà commencé pour éradiquer les poils noirs de mon visage, mais surtout aussi, des séances d’épilation électrique, appelées communément électrolyse, pour les poils blancs. C’est un complément obligatoire, lorsque l’on a malheureusement comme moi, des poils blancs sur le visage qui échappent au traitement laser.

Cette démarche est essentielle dans l’accompagnement médical de la transition. C’est le seul moyen efficace pour éradiquer de manière définitive ces poils indésirables.

Après avoir établi un devis plus une évaluation des soins à accomplir avec la dermatologue, le traitement pouvait enfin commencer.

Avant chaque séance d’épilation, il faut raser le jour-même la zone à traiter et surtout, bien suivre scrupuleusement les recommandations comme ne pas s’être exposée au soleil quelques jours auparavant et surtout, se présenter sans aucun maquillage avant le soin.

Dans ce cabinet, contrairement à ce que j’avais déjà expérimenté ailleurs, la douleur est quasi inexistante. Les praticiennes utilisent un système d’air réfrigéré qu’elles diffusent sur le visage de manière simultanée avec les tirs du laser. Cela anesthésie complètement la zone traitée. Ensuite, elles vous apposent des poches de glaces qu’elles laissent en place quelques minutes, puis vous appliquent une crème apaisante.

En revanche, pour l’électrolyse, il ne faut pas se raser soixante-douze heures avant chaque séance afin de permettre au praticien d’attraper un à un chaque poil blanc avec une pince à épiler avant l’introduction de l’aiguille. Ce n’est pas hyper douloureux, mais l’on ressent tout de même un petit quelque chose.

J’ai été impressionnée et agréablement surprise par la rapidité d’exécution du praticien et sa dextérité. Je ne pensais pas qu’il irait aussi vite.

Visuellement, c’est un peu impressionnant, car au milieu de son halo lumineux, se trouvait une petite vitre dans laquelle je voyais parfaitement toute la scène. Ressentir et voir, ce n’est pas tout à fait la même chose !

Et puis finalement, au bout de quelques minutes, je me suis rapidement habituée à cette nouvelle sensation cutanée, rythmée par le son incessant du signal émis par l’électrode à chaque follicule pileux traité.

Puis le temps passe tranquillement. De temps à autre, on vous repasse une compresse imbibée de désinfectant puis, à la fin de la séance, on vous applique une crème apaisante.

Personnellement, j’ai trouvé que ce n’était pas si douloureux que çà. Je m’attendais à bien pire ! Mais il faut l’admettre, nous ne sommes pas toutes égales face à la douleur.

Le ressenti est vraiment propre à chacune d’entre nous.

Ainsi, entraînée de rendez-vous en rendez-vous, de consultations en consultations et de soins en soins, j’étais lancée tête baissée dans une nouvelle dynamique à un rythme effréné, partagée entre mon travail à plein temps et les démarches nécessaires à ma transition.

Je ne réalisais pas encore à quel point, j’étais déjà en train d’éclore.

6. DE L’OMBRE A LA LUMIÈRE

Quelques mois avant de faire mon coming-out à mes proches, j’avais déjà entrepris quelques démarches pour préparer ma Transition.

Ainsi, en décembre 2016 ma toute première séance d’épilation laser du visage fut pour moi un incroyable accélérateur. J’avais enfin accès, à du matériel professionnel sous surveillance médicale.

L’intervalle entre deux séances était alors de cinq semaines.

Sans aucune prise en charge, à ce moment-là, je devais financer l’intégralité de mes soins considérés encore comme purement esthétiques.

En janvier 2017, j’ai eu recours à une automédication pour débuter un traitement hormonal substitutif appelé « THS ». Payant très cher chaque consultation avec un médecin anglais, via une plate-forme internet, je recevais ensuite, à mon domicile, les prescriptions médicales ainsi que le THS depuis une pharmacie, située à Liverpool.

Chaque ordonnance me fournissait un traitement pour une période de trois mois.

J’ai utilisé deux fois ce système parallèle, car j’étais vraiment trop impatiente. Mais je savais au fond de moi que je ne pourrais pas continuer longtemps ainsi, sans un véritable suivi médical. Prendre un THS sans faire de prise de sang pour contrôler le dosage était vraiment risqué.

Travaillant à l’hôpital, je m’étais tout de même, auparavant, bien renseigné sur les signes cliniques d’un surdosage ou sous dosage avec l’usage de tels produits.

Pour compléter cette base, j’avais aussi, en même temps, repéré en Inde après une longue enquête, un laboratoire pharmaceutique national, donc officiel, pour me fournir la spironolactone que j’utilisais à ce moment-là comme anti-androgène.

Mon automédication était composée d’un patch transdermique de cent microgrammes d’estradiol, à changer tous les quatre jours, et d’un comprimé de spironolactone cent milligrammes à prendre une fois par jour.

Dès le début de mon traitement, j’ai ressenti, l’apparition de douleurs pectorales bilatérales, premières prémices de ma poitrine naissante.

Le mois suivant, apparût un petit bourgeon de développement de mon mamelon gauche. Puis ce fut un ressenti très fort de ma peau devenant plus douce, au niveau du visage, des jambes, des avant-bras, du buste, et des paumes des mains.

Progressivement, chaque mois apportait de nouveaux changements physiques.

En trois mois, mes mamelons sont devenus beaucoup plus sensibles au toucher, et accompagnés de petits tiraillements mammaires.

Lors de mes quelques sorties en public, je constatais aussi que mon passing s’améliorait de plus en plus. Les vendeuses m’appelaient à présent, « madame » sans aucune hésitation. Les autres femmes, ou ne faisaient pas attention à moi, ou me regardaient comme l’une d’elles. Un vrai succès !

Désireuse de poursuivre ma transition sans mettre ma santé en danger, j’ai ensuite pris la sage décision d’officialiser mon parcours.

Surtout, prenez toujours soin de vous, et soyez patiente. Réalisez votre transition tout en douceur, sans aucune précipitation.

Ne soyez pas impatiente comme moi-même, j’ai pu l’être au début.

Une transition prend du temps, il faut l’intégrer et l’admettre. C’est l’unique condition.

En juin, conjointement avec mon psychiatre et mon médecin traitant, une demande d’ALD a été faite et acceptée quinze jours après par ma caisse primaire d’assurance-maladie.

Le 22 juin 2017, j’ai annoncé à mon épouse le choix de mon prénom Laureen.

C’est un moment très important et émouvant pour moi, car j’avais enfin l’impression de reprendre le contrôle de ma destinée et d’inverser le cours de mon histoire personnelle !

Pour la première fois, je ne subissais plus, mais j’agissais pour renverser la situation.

Laureen est un prénom anglo-saxon, d’origine irlandaise. Je souhaitais qu’il ne s’éloigne pas trop de la sonorité de mon « deadname » associé à mon nom de famille, mais plutôt, utiliser la subtilité de chaque lettre existante pour en extraire une essence, une résonance féminine.

J’ai aussi ce lien subtil qui me rattache à l’Angleterre. Durant trois années, je me suis rendue dans la campagne du Sud, dans le comté du Wiltshire. J’ai éprouvé, sur place, de profondes émotions, une immense paix intérieure et le sentiment étrange d’être de retour à la maison.

Tout comme ce territoire, ce prénom m’apaise et me ressemble …

Pour essayer de répondre aux multiples interrogations de ma femme sur ma Transidentité, nous avons décidé de nous rendre à Paris, à un dîner mensuel, organisé par une association pour permettre les échanges entre personnes Transgenres. Malheureusement, nous nous sommes senties toutes les deux très mal à l’aise, car en dehors d’un couple avec qui nous avons sympathisé immédiatement, et avec qui, nous gardons contact, la majorité des participants était plutôt composée de travestis occasionnels que de réelles personnes Transgenres.

Je ne me sentais vraiment pas à ma place ! J’avais besoin de rencontrer des filles sans double vie qui assumaient totalement leur féminité au quotidien, dans toutes les circonstances de la vie.

Afin de poursuivre la mise en lumière, l’officialisation de ma transition, j’ai formulé une demande écrite de changement de prénom auprès de ma mairie de résidence et demandé à mon psychiatre, de me délivrer une attestation de parcours afin de pouvoir librement me rendre chez un endocrinologue parisien et obtenir enfin un réel suivi médical.

Il m’a demandé d’arrêter mon traitement complètement durant un mois, afin de permettre à mon corps d’éliminer toute substance résiduelle de mon automédication, puis d’effectuer un bilan sanguin conséquent et de venir le revoir avec les résultats. Comme convenu, j’ai fait ce fameux bilan et suis retournée le voir.

Ainsi, le 17 juillet 2017, j’ai obtenu ma première ordonnance de THS pour une période de six mois avec une prescription de bilan sanguin nécessaire pour la prochaine visite de suivi. Ma THS cette fois-ci officielle, était composée d’un comprimé d’androcur de cinquante milligrammes par jour. Ainsi qu’une pression d’Estreva Gel par jour. Ce traitement était à prendre du premier au vingt-six de chaque mois.

J’ai aussi changé de dermatologue, pour être suivie sur Paris, et avoir enfin une prise en charge partielle de mes soins, concernant mes épilations laser du visage.

Tout commençait, sereinement, à se mettre en place …

Je désirais redevenir totalement actrice de ma vie et semer, aujourd’hui, les graines de mon bonheur futur.

Il me fallait transformer mon jardin secret en jardin public.

Cette projection de ma transition représentait pour moi l’unique moyen, d’affirmer ma légitimité aux yeux de tous et, à l’inverse du rejet, me faire une véritable place au cœur de la société !

Je voulais tout simplement, EXISTER.

Le temps était donc venu pour moi, de passer de l’ombre à la lumière !

J’étais enfin prête à tout révéler, et à faire voler en éclats, les murs de ma prison !

J’ai tout d’abord, commencé à annoncer le démarrage officiel de ma transition auprès de mon petit cercle restreint d’amis. L’acceptation à été immédiate, accompagnée d’encouragements, et souvent d’admiration, face au courage et à la détermination nécessaire pour affronter les épreuves à venir.

Je ne me suis jamais sentie particulièrement courageuse, mais plutôt emplie d’une force vitale et viscérale, grandissante et indomptable, animée par une soif insatiable de justice et de reconnaissance.

Puis, j’ai élargi le périmètre de ce faisceau lumineux, en diffusant progressivement mon annonce lors de petite conversation individuelle, avec chaque collègue de mon travail.

Je souhaitais procéder ainsi afin de ne brusquer, et choquer personne.

J’étais consciente de la portée de chacune de mes paroles et des réactions multiples qu’elles allaient impliquer !

Entre surprise et stupéfaction, approbation et compassion, telle une bombe, mes révélations ont soufflé un vent d’étonnement général au sein de mon service.

Personne n’avait rien vu venir.

Tout ceci était bien normal ! Depuis toutes ces années de silence, je maîtrisais l’art du camouflage et le culte du secret.

Tant que je n’avais pas décidé de mettre un terme à ma souffrance et de m’en libérer, rien ne pouvait transparaître. RIEN !

Je rappelle au passage, que l’on ne choisit rien, mais que derrière le mot « décider », en réalité, c’est le terme « imposer » qui convient, car transitionner est la seule solution à notre problématique. Il n’y a pas d’autre alternative. C’est une question de survie. Soit on transitionne, soit on meurt à petit feu.

Finalement, j’ai constaté avec joie que l’ensemble de l’équipe soignante de mon service manifestait un réel soutien à ma transition et que ma démarche avait soulevé un intérêt sincère au sujet de la Transidentité. C’était pour moi, l’occasion de pouvoir répondre aux questions et sortir des clichés habituels qui englobent ce sujet méconnu.

Après les vacances d’été, j’ai annoncé officiellement ma transition à ma hiérarchie.

Par anticipation, j’avais pensé à l’éventualité d’un accueil mitigé et de la gêne que cette situation, sans précédent et délicate, aurait pu induire au sein de mon unité de soins.

J’étais prête à quitter mon service …

Heureusement, l’accueil de cette nouvelle à été extrêmement positive, et j’ai reçu immédiatement un fort soutien de la part de mon cadre de santé.

Elle m’a demandé l’autorisation d’en informer le cadre supérieur, et très rapidement, j’ai vu l’information se répandre largement, au-delà de mon service, mais toujours de manière discrète et respectueuse, sans rumeur ou bruits de couloir.

Quelque temps après, plusieurs médecins urgentistes m’ont approchée pour me manifester également leur soutien. C’est vraiment très touchant, dans ces instants fugaces, de sentir le cœur des gens s’ouvrir spontanément et apporter de manière sincère, force et courage pour la suite. Semblable à la chaleur et au réconfort d’une main posée sur votre épaule.

J’aime à dire que la transition agit comme une « Révélatrice de cœurs ». Sans filtre, elle fait tomber les masques autour de soi, pour que subsiste, finalement, uniquement, cet amour universel qui anime le cœur des personnes qui vous aime réellement pour ce que vous êtes !

Cette démarche de révélation et de la levée du secret était vraiment pour moi une expérience toute nouvelle.

Je n’avais pas réalisé sur l’instant que cette exposition publique allait faire de moi, officiellement, la toute première personne Transgenre dans l’histoire de cet hôpital.

C’était une situation totalement inédite !

3. PREMIERS QUESTIONNEMENTS

Aussi, loin, que je me souvienne, mes premiers questionnements, concernant mon identité, ont commencé à l’âge de huit ans.

Bien sûr, en 1978, il n’y avait pas internet comme maintenant, et l’accessibilité à l’information sur la transidentité, pour un enfant, était inexistante.

De toute façon, je ne connaissais absolument pas le sujet et je n’en avais jamais entendu parlé.

Donc, pour moi, mes questions restaient sans réponse.

Les seules choses que j’avais observées chez moi, avec certitude, c’était que j’étais fasciné par les vêtements féminins et de tout ce qui me rapprochait de la féminité.

Mes premiers essayages ont eu lieu dans une petite remise de l’appartement de mes parents. Nous habitions à l’époque dans la ville des Lilas en Seine-Saint-Denis, en face du Fort militaire de Romainville. La tradition oblige.

Ma mère, qui pratiquait la gymnastique, conservait dans un sac, dans le bas d’une penderie, un justaucorps de couleur noire, un collant assorti, et une paire de rythmiques.

Secrètement, lorsque je me retrouvais seule et que tout risque de me faire surprendre était écarté, j’enfilais avec délicatesse et beaucoup de précaution, ces vêtements tant convoités.

Ces instants volés me procuraient beaucoup de bien-être ; j’étais enfin moi-même !

La peur de me faire prendre la main dans le sac écourtait chaque séance. Puis, avec autant de soins, je me déshabillais et rangeais tout, exactement à sa place initiale, en respectant chaque pliage, chaque détail.

Malgré tout, je m’étais imposée des interdits et des limites à ne pas franchir. C’est ainsi que, jamais, je ne me suis pas permise, de rentrer dans la chambre de mes parents pour explorer en cachette le dressing de ma mère ; ou encore, de prendre du maquillage pour faire mes premiers pas en make-up !

J’avais déjà conscience de ma clandestinité, et ce sentiment, associé à une forte culpabilité latente, distillait en moi l’idée naissante de ma différence et de l’éloignement du schéma ordinaire, normatif, de mon sexe assigné.

Une autre réaction chez moi m’avait éveillée au trouble identitaire. J’avais l’habitude d’accompagner ma mère pour faire les courses et la suivre dans ses déplacements, au cœur du centre-ville.

Ayant déjà les cheveux longs et un visage très fins, il était assez fréquent que les commerçants ou certaines personnes rencontrées en chemin, dans les endroits publics, me prennent pour une petite fille. Et bien, avant que ma mère procède à la correction, moi, à l’inverse de la gêne et de la vexation, je ressentais une grande fierté et une forme de reconnaissance de ma légitimité.

J’aurais aimé que ces moments durent une éternité …

Je n’ai jamais évoqué ces questions avec ma mère et encore moins avec mon père. Même si j’étais encore dans l’ignorance et l’innocence de mes jeunes années, je ressentais de manière instinctive que le silence était de mise et je craignais de décevoir mes parents.

Pourtant, j’ai envoyé quelques petits signaux en leur direction, lorsque qu’un beau jour, je me souviens leur avoir réclamé comme cadeau, un grand couffin et son baigneur.

Étonnement, ils ont accepté, et je ne me souviens pas avoir ressenti chez eux le moindre malaise. Sûrement, parce que je possédais aussi d’autres jouets correspondants à mon genre assigné.

Lorsque j’ai reçu ce cadeau inespéré, je me suis empressée d’aller jouer avec, dans un jardin public, pour jouer à la maman attentionnée. Pour moi, jouer à la poupée, c’était naturel.

Pourtant, il y a toujours eu quelque chose qui m’a empêché de parler de ma différence, de cette profonde sensibilité que je ressentais en moi.

Je n’ai jamais réussi à me confier à mes parents, ni à mon frère, à des camarades ou à d’autres proches. Même si j’avais déjà compris que ma particularité pouvait être mal perçue, je savais aussi que j’avais raison de vouloir être moi. En découvrant ma féminité, je découvrais aussi la confrontation avec le monde et ses standards impitoyables !

L’obligation de me cacher a rendu ce que je croyais inné, bien plus complexe à gérer.

Apprendre à se taire, c’est renier ce que l’on est ; comme donner soi-même, un tour de clé dans la serrure de sa propre prison.

À huit ans, je réalisais que j’étais condamnée à vivre dans l’ombre.

Aujourd’hui encore, en écrivant ses lignes, je me dis que c’est atroce et tragique d’avoir subi une telle peine. Je me suis autocensurée, pour ne déplaire à personne !

Si seulement j’avais osé en parler, que serait-il arrivé ?

On m’aurait accompagnée voir un pédopsychiatre ? Ou alors, j’aurais passé un sale quart d’heure ? Ou simplement gagné le droit à une bonne leçon de morale ?

La seule chose dont je suis convaincue, c’est qu’en 1978, on aurait de toute façon cherché à me faire rentrer dans les rangs, quitte à m’étouffer un peu plus pour me re formater !

Contrairement aux merveilleux accompagnements actuels, aucun soutien ou droits ne seraient venus à mon secours.

C’est dans ce contexte de chape de plomb que j’ai abordé ensuite ma pré-adolescence … Puis le cauchemar de la puberté …