16. TRANSITION À PLEIN TEMPS

Une transition est vécue généralement comme une seconde puberté basée sur un long processus biologique. En revanche, la complexité engendrée par les immenses changements sur le plan de vie de la personne en transition est un véritable challenge au quotidien.

L’intensité d’une transition déploie une dynamique et une énergie considérable à plein temps.

Les soins corporels, les épilations, les rendez-vous médicaux et aussi toutes les multiples démarches administratives associés conjointement à une activité professionnelle intense vous propulsent littéralement du jour au lendemain dans un autre espace-temps.

Je me suis retrouvée avec un véritable planning mensuel digne d’une ministre d’Etat !

Chaque jour de repos est mis à profit, optimisé au maximum, pour caler toutes les activités liées à votre changement. Vous devenez alors très rapidement votre secrétaire personnelle, multi-tâches, avec toujours un esprit d’anticipation et de projection sur votre avenir à moyen et long terme. Cette gestion et gymnastique mentale sont vraiment déterminantes, puisqu’elles reflètent le niveau de votre motivation et révèlent la puissance insoupçonnée de cette force libératrice qui sommeillait en vous depuis si longtemps ; cette force qui vous pousse à passer à l’action aujourd’hui et vous insuffle la volonté nécessaire pour soulever des montagnes et dépasser les nombreux obstacles rencontrés sur votre parcours.

Cette belle énergie positive vous aide à déployer vos ailes de papillon et vous permet aussi d’aller à la rencontre et à la découverte de vous-même !

Sur l’instant, tête baissée, on ne réalise pas l’ampleur des épreuves surmontées. C’est bien après, avec le recul que se révèle la dimension réelle de l’incroyable itinéraire que vous avez parcouru.

Nous sommes toutes de véritables combattantes !

Aussi, il est important de garder toujours à l’esprit que sur une transition qui s’étale sur plusieurs années, l’essentiel est de toujours avancer pour que cette force ne retombe pas au risque d’affecter votre moral. Parfois, lors de certaines formalités administratives, les délais d’attente sont souvent très importants et peuvent facilement décourager. C’est pourquoi, je préconise d’avoir toujours plusieurs dossiers et procédures en cours afin de ne pas ressentir ces longueurs parfois ennuyeuses et déprimantes.

Pour ma part, mon agenda personnel a toujours été particulièrement bien rempli et structuré de sorte que, chaque semaine soit précisément millimétrée et coordonnée entre mon temps de travail et mes jours de repos.

Pour preuve, ce printemps 2018 m’entraînait dans cette course effrénée des rendez-vous et des demandes multiples. Je commençais aussi à moissonner les premiers fruits de mes requêtes administratives.

Le 6 avril, le Tribunal de Grande Instance a rendu un jugement favorable pour mon changement de prénom et de mention de sexe à l’état civil. Il fallait juste maintenant patienter gentiment et effectuer quelques relances téléphoniques auprès du Parquet Civil et de la Chambre du Conseil du Tribunal pour enfin recevoir le 24 mai la lettre du Procureur de la République stipulant qu’il avait sollicité l’Officier de l’état civil de ma mairie de naissance pour que mon acte de naissance soit rectifié.

La loi obligeant de laisser un délai de carence de quinze jours avant de pouvoir effectuer toute demande, ma mention de changement d’état civil fut apposée le 5 juin avec cette petite annotation qui change tout : « L’intéressée est désignée comme étant de sexe Féminin ; son prénom est désormais Laureen ».

VICTOIRE, VICTOIRE, j’étais enfin reconnue officiellement par la République française comme une femme totalement légitime.

Je détenais entre mes mains cette simple feuille A4 devenue à présent le précieux sésame nécessaire pour l’obtention de tous mes documents officiels !

C’est une émotion tellement immense lorsque vous prenez conscience que le combat administratif touche à sa fin. Vous sentez littéralement le poids de ces longues procédures judiciaires retomber complètement au profit d’une grande libération de votre esprit, accompagnée d’un bonheur et d’une légèreté de l’être incommensurable.

En parallèle, je continuais toujours mes séances d’électrolyse pour essayer d’éradiquer ces maudits poils blancs sur le menton qui m’obligeaient à le dissimuler sous une écharpe dans la rue et sous un masque chirurgical dans le service de soin où je travaille. Car, il faut savoir qu’entre deux séances, vous devez impérativement laisser suffisamment pousser ces intrus pour que l’électrolyste puisse saisir et maintenir chacun d’entre eux avec sa pince avant de projeter un courant dans le follicule pileux jusqu’à sa base pour le détruire.

Début mai, j’effectuais mon deuxième bilan hormonal avant de me rendre en consultation de suivi avec mon endocrinologue pour connaître l’interprétation des résultats et renouveler mes ordonnances pour un an. Le traitement semblait efficace puisque la testostérone atteignait à présent un taux insignifiant au profit de l’augmentation conséquente de mon taux d’oestradiol. C’était une bonne nouvelle d’avoir la confirmation que mon corps réagissait bien à ma THS. De mon côté, depuis le début de mon hormonothérapie, je surveillais attentivement le moindre signe clinique, qui m’aurait révélé un sous-dosage ou surdosage en oestrogène.

Juin apportait encore du changement puisque ce fut le mois où j’effectuais ma demande de changement d’immatriculation à la sécurité sociale et l’obtention d’une nouvelle carte vitale. Le plaisir d’avoir enfin des papiers en adéquation avec mon identité me remplissait de joie. Pouvoir se présenter à tous les rendez-vous sans être obligée de fournir à chaque fois une explication sur sa situation est une véritable délivrance psychologique qui vous procure un réel sentiment de liberté retrouvée.

C’est ainsi que je me suis empressée, lors de ma dernière consultation à propos de ma FFS avec la chirurgienne, de faire mettre à jour mon état civil auprès des services administratifs de l’hôpital Saint-Louis.

J’anticipais déjà sur ma future hospitalisation et souhaitais vivement que mon dossier de patiente soit parfaitement à jour pour éliminer toute anomalie identitaire qui pourrait me porter préjudice.

Ayant ramené avec moi les clichés de mon scanner ainsi que les téléradiographies demandées, la chirurgienne se servit de ces supports visuels pour dessiner quelques croquis afin de me montrer concrètement en quoi consisterait l’opération. Attentive, je buvais chacune de ses paroles, me projetant déjà au jour de l’intervention. Ces explications claires et précises renforçaient la confiance que j’avais déjà en elle et m’apportaient beaucoup de sérénité. C’est à ce rendez-vous qu’elle m’expliqua que mon lipofilling des pommettes ne serait pas réalisable, étant trop menue pour les prélèvements de graisse.

Le dernier jour de juin fut pour moi l’occasion de me rendre pour la toute première fois à la marche des fiertés à Paris et de faire un bout de chemin entre la place de la Concorde et de la République en compagnie de Sylvana, une belle artiste, particulièrement habile dans le jonglage.

Une merveilleuse rencontre de plus sur le chemin de ma transition…

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6. DE L’OMBRE A LA LUMIÈRE

Quelques mois avant de faire mon coming-out à mes proches, j’avais déjà entrepris quelques démarches pour préparer ma Transition.

Ainsi, en décembre 2016 ma toute première séance d’épilation laser du visage fut pour moi un incroyable accélérateur. J’avais enfin accès, à du matériel professionnel sous surveillance médicale.

L’intervalle entre deux séances était alors de cinq semaines.

Sans aucune prise en charge, à ce moment-là, je devais financer l’intégralité de mes soins considérés encore comme purement esthétiques.

En janvier 2017, j’ai eu recours à une automédication pour débuter un traitement hormonal substitutif appelé « THS ». Payant très cher chaque consultation avec un médecin anglais, via une plate-forme internet, je recevais ensuite, à mon domicile, les prescriptions médicales ainsi que le THS depuis une pharmacie, située à Liverpool.

Chaque ordonnance me fournissait un traitement pour une période de trois mois.

J’ai utilisé deux fois ce système parallèle, car j’étais vraiment trop impatiente. Mais je savais au fond de moi que je ne pourrais pas continuer longtemps ainsi, sans un véritable suivi médical. Prendre un THS sans faire de prise de sang pour contrôler le dosage était vraiment risqué.

Travaillant à l’hôpital, je m’étais tout de même, auparavant, bien renseigné sur les signes cliniques d’un surdosage ou sous dosage avec l’usage de tels produits.

Pour compléter cette base, j’avais aussi, en même temps, repéré en Inde après une longue enquête, un laboratoire pharmaceutique national, donc officiel, pour me fournir la spironolactone que j’utilisais à ce moment-là comme anti-androgène.

Mon automédication était composée d’un patch transdermique de cent microgrammes d’estradiol, à changer tous les quatre jours, et d’un comprimé de spironolactone cent milligrammes à prendre une fois par jour.

Dès le début de mon traitement, j’ai ressenti, l’apparition de douleurs pectorales bilatérales, premières prémices de ma poitrine naissante.

Le mois suivant, apparût un petit bourgeon de développement de mon mamelon gauche. Puis ce fut un ressenti très fort de ma peau devenant plus douce, au niveau du visage, des jambes, des avant-bras, du buste, et des paumes des mains.

Progressivement, chaque mois apportait de nouveaux changements physiques.

En trois mois, mes mamelons sont devenus beaucoup plus sensibles au toucher, et accompagnés de petits tiraillements mammaires.

Lors de mes quelques sorties en public, je constatais aussi que mon passing s’améliorait de plus en plus. Les vendeuses m’appelaient à présent, « madame » sans aucune hésitation. Les autres femmes, ou ne faisaient pas attention à moi, ou me regardaient comme l’une d’elles. Un vrai succès !

Désireuse de poursuivre ma transition sans mettre ma santé en danger, j’ai ensuite pris la sage décision d’officialiser mon parcours.

Surtout, prenez toujours soin de vous, et soyez patiente. Réalisez votre transition tout en douceur, sans aucune précipitation.

Ne soyez pas impatiente comme moi-même, j’ai pu l’être au début.

Une transition prend du temps, il faut l’intégrer et l’admettre. C’est l’unique condition.

En juin, conjointement avec mon psychiatre et mon médecin traitant, une demande d’ALD a été faite et acceptée quinze jours après par ma caisse primaire d’assurance-maladie.

Le 22 juin 2017, j’ai annoncé à mon épouse le choix de mon prénom Laureen.

C’est un moment très important et émouvant pour moi, car j’avais enfin l’impression de reprendre le contrôle de ma destinée et d’inverser le cours de mon histoire personnelle !

Pour la première fois, je ne subissais plus, mais j’agissais pour renverser la situation.

Laureen est un prénom anglo-saxon, d’origine irlandaise. Je souhaitais qu’il ne s’éloigne pas trop de la sonorité de mon « deadname » associé à mon nom de famille, mais plutôt, utiliser la subtilité de chaque lettre existante pour en extraire une essence, une résonance féminine.

J’ai aussi ce lien subtil qui me rattache à l’Angleterre. Durant trois années, je me suis rendue dans la campagne du Sud, dans le comté du Wiltshire. J’ai éprouvé, sur place, de profondes émotions, une immense paix intérieure et le sentiment étrange d’être de retour à la maison.

Tout comme ce territoire, ce prénom m’apaise et me ressemble …

Pour essayer de répondre aux multiples interrogations de ma femme sur ma Transidentité, nous avons décidé de nous rendre à Paris, à un dîner mensuel, organisé par une association pour permettre les échanges entre personnes Transgenres. Malheureusement, nous nous sommes senties toutes les deux très mal à l’aise, car en dehors d’un couple avec qui nous avons sympathisé immédiatement, et avec qui, nous gardons contact, la majorité des participants était plutôt composée de travestis occasionnels que de réelles personnes Transgenres.

Je ne me sentais vraiment pas à ma place ! J’avais besoin de rencontrer des filles sans double vie qui assumaient totalement leur féminité au quotidien, dans toutes les circonstances de la vie.

Afin de poursuivre la mise en lumière, l’officialisation de ma transition, j’ai formulé une demande écrite de changement de prénom auprès de ma mairie de résidence et demandé à mon psychiatre, de me délivrer une attestation de parcours afin de pouvoir librement me rendre chez un endocrinologue parisien et obtenir enfin un réel suivi médical.

Il m’a demandé d’arrêter mon traitement complètement durant un mois, afin de permettre à mon corps d’éliminer toute substance résiduelle de mon automédication, puis d’effectuer un bilan sanguin conséquent et de venir le revoir avec les résultats. Comme convenu, j’ai fait ce fameux bilan et suis retournée le voir.

Ainsi, le 17 juillet 2017, j’ai obtenu ma première ordonnance de THS pour une période de six mois avec une prescription de bilan sanguin nécessaire pour la prochaine visite de suivi. Ma THS cette fois-ci officielle, était composée d’un comprimé d’androcur de cinquante milligrammes par jour. Ainsi qu’une pression d’Estreva Gel par jour. Ce traitement était à prendre du premier au vingt-six de chaque mois.

J’ai aussi changé de dermatologue, pour être suivie sur Paris, et avoir enfin une prise en charge partielle de mes soins, concernant mes épilations laser du visage.

Tout commençait, sereinement, à se mettre en place …

Je désirais redevenir totalement actrice de ma vie et semer, aujourd’hui, les graines de mon bonheur futur.

Il me fallait transformer mon jardin secret en jardin public.

Cette projection de ma transition représentait pour moi l’unique moyen, d’affirmer ma légitimité aux yeux de tous et, à l’inverse du rejet, me faire une véritable place au cœur de la société !

Je voulais tout simplement, EXISTER.

Le temps était donc venu pour moi, de passer de l’ombre à la lumière !

J’étais enfin prête à tout révéler, et à faire voler en éclats, les murs de ma prison !

J’ai tout d’abord, commencé à annoncer le démarrage officiel de ma transition auprès de mon petit cercle restreint d’amis. L’acceptation à été immédiate, accompagnée d’encouragements, et souvent d’admiration, face au courage et à la détermination nécessaire pour affronter les épreuves à venir.

Je ne me suis jamais sentie particulièrement courageuse, mais plutôt emplie d’une force vitale et viscérale, grandissante et indomptable, animée par une soif insatiable de justice et de reconnaissance.

Puis, j’ai élargi le périmètre de ce faisceau lumineux, en diffusant progressivement mon annonce lors de petite conversation individuelle, avec chaque collègue de mon travail.

Je souhaitais procéder ainsi afin de ne brusquer, et choquer personne.

J’étais consciente de la portée de chacune de mes paroles et des réactions multiples qu’elles allaient impliquer !

Entre surprise et stupéfaction, approbation et compassion, telle une bombe, mes révélations ont soufflé un vent d’étonnement général au sein de mon service.

Personne n’avait rien vu venir.

Tout ceci était bien normal ! Depuis toutes ces années de silence, je maîtrisais l’art du camouflage et le culte du secret.

Tant que je n’avais pas décidé de mettre un terme à ma souffrance et de m’en libérer, rien ne pouvait transparaître. RIEN !

Je rappelle au passage, que l’on ne choisit rien, mais que derrière le mot « décider », en réalité, c’est le terme « imposer » qui convient, car transitionner est la seule solution à notre problématique. Il n’y a pas d’autre alternative. C’est une question de survie. Soit on transitionne, soit on meurt à petit feu.

Finalement, j’ai constaté avec joie que l’ensemble de l’équipe soignante de mon service manifestait un réel soutien à ma transition et que ma démarche avait soulevé un intérêt sincère au sujet de la Transidentité. C’était pour moi, l’occasion de pouvoir répondre aux questions et sortir des clichés habituels qui englobent ce sujet méconnu.

Après les vacances d’été, j’ai annoncé officiellement ma transition à ma hiérarchie.

Par anticipation, j’avais pensé à l’éventualité d’un accueil mitigé et de la gêne que cette situation, sans précédent et délicate, aurait pu induire au sein de mon unité de soins.

J’étais prête à quitter mon service …

Heureusement, l’accueil de cette nouvelle à été extrêmement positive, et j’ai reçu immédiatement un fort soutien de la part de mon cadre de santé.

Elle m’a demandé l’autorisation d’en informer le cadre supérieur, et très rapidement, j’ai vu l’information se répandre largement, au-delà de mon service, mais toujours de manière discrète et respectueuse, sans rumeur ou bruits de couloir.

Quelque temps après, plusieurs médecins urgentistes m’ont approchée pour me manifester également leur soutien. C’est vraiment très touchant, dans ces instants fugaces, de sentir le cœur des gens s’ouvrir spontanément et apporter de manière sincère, force et courage pour la suite. Semblable à la chaleur et au réconfort d’une main posée sur votre épaule.

J’aime à dire que la transition agit comme une « Révélatrice de cœurs ». Sans filtre, elle fait tomber les masques autour de soi, pour que subsiste, finalement, uniquement, cet amour universel qui anime le cœur des personnes qui vous aime réellement pour ce que vous êtes !

Cette démarche de révélation et de la levée du secret était vraiment pour moi une expérience toute nouvelle.

Je n’avais pas réalisé sur l’instant que cette exposition publique allait faire de moi, officiellement, la toute première personne Transgenre dans l’histoire de cet hôpital.

C’était une situation totalement inédite !