10. TRANSGENRE AU QUOTIDIEN – anecdote #1

La première anecdote qui va suivre illustre parfaitement la difficulté que l’on rencontre au quotidien dans les situations de la vie courante, lorsque vos papiers d’identité ne correspondent absolument plus à votre enveloppe corporelle !

J’avais besoin de me rendre dans un laboratoire d’analyses afin d’effectuer un prélèvement sanguin pour contrôler le dosage d’estradiol et de prolactine, suite à mon traitement hormonal substitutif.

Je me présente au guichet, la dame en poste me dit spontanément « Bonjour Madame », saisit mon ordonnance, ma carte vitale, avec encore apposé dessus mon « Deadname ».

Puis, arrive enfin les questions d’usages tout à fait normales que l’on pose lorsque l’on s’adresse à une femme qui vient faire un dosage hormonal.

– « Vous êtes bien à jeun ? »

– « Vous êtes bien entre J10 et J18 ? »

-« A quand remontent vos dernières règles ? »

À ce moment précis, je me suis dit intérieurement « Ton passing est vraiment devenu excellent Laureen ! ». Cette personne tient dans ses mains l’ordonnance et les papiers avec mes anciennes civilités et elle me parle de mon cycle menstruel. Incroyable !

J’étais vraiment partagée, j’avais envie de lui dire « Mais Madame, je n’ai pas de règles, je suis en transition ! ». Et en même temps, j’étais tellement heureuse de vivre cette situation complètement surréaliste que je voulais faire durer le plaisir et profiter jusqu’au bout de ce rêve éveillé.

On a tellement besoin de confiance en soi dans les débuts de notre changement que ces instants-là agissent comme un baume cicatrisant sur vos blessures.

Puis, elle procède à une dernière recommandation : « Ah ! Il y a une prolactine, vous devrez rester au repos 20 minutes avant le prélèvement ! ».

Après avoir vérifié ma date de naissance, mon adresse, et mon téléphone, elle me demande d’aller gentiment patienter dans la salle d’attente.

Jusque-là, tout va bien ! Tout est merveilleux !

Arrive enfin la personne en charge d’effectuer le prélèvement. Elle se dirige vers la corbeille, où se trouve mon dossier et mes étiquettes d’identification. Elle saisit le tout, et là, tout bascule !

Elle me regarde, puis regarde de nouveau mes étiquettes, sur son visage, je perçois l’étonnement et l’incompréhension.

Et là, à haute voix elle s’exclame en direction de ses collègues « Je crois qu’il y a un problème ? ».

Heureusement, je m’y attendais un peu et avec aplomb, je lui rétorque direct « Non, il n’y a pas de problème ! ».

Afin de mettre un terme à cette situation, devenue en un quart de seconde hyper gênante, je me lève et me dirige vers elle en lui répétant une seconde fois « Il n’y a pas de problème ! ».

Là, dans sa tête, les connections neuronales ont du créer un arc électrique de compréhension, car immédiatement, toute confuse, elle s’est excusée auprès de moi.

Heureusement, par chance, la salle d’attente était déserte, mais devant une assemblée conséquente, cette même expérience aurait pu devenir vraiment traumatique.

Elle a de nouveau renouvelé ses excuses lorsque nous étions toutes seules dans la salle de prélèvement.

Voilà le genre de situation délicate qui se produit lorsque vous êtes Transgenre et que vous ne possédez pas encore vos nouveaux papiers d’identité.

C’est vraiment l’expression de cette inadéquation entre l’image que les gens perçoivent de vous et ce que votre état-civil indique !

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1. TU SERAS UNE FILLE, MON FILS

Au-delà de ma mémoire consciente, très tôt, le destin a voulu de manière singulière marquer et placer mon existence sous le signe de l’ambiguïté identitaire et de la confusion de genre.

Entre 1969 et 1970, tout au long de ma vie fœtale, ma mère, la main sur le ventre, attendait patiemment une fille…

Mon frère Didier, lui, avait quatre ans. Étant l’aîné, le premier de la fratrie, il avait été accueilli à la naissance avec tout l’amour, la joie et la fierté légitime que les jeunes parents submergés totalement par le bonheur éprouvent pour leur nouveau-né.

À cette époque, l’échographie obstétricale n’existait pas puisqu’elle fût introduite en médecine qu’au début des années 1970. Très peu pratiquée, elle connaîtra un réel développement exponentiel à partir de 1985.

C’est pourquoi, il était d’usage que les grands-mères et autres sages soient la référence en matière de déterminisme sexuel et que par mille et une astuce et observations diverses, ils puissent prédire aux futurs parents le sexe du bébé à venir.

Dans mon cas, le conseil des sages avait conclu très rapidement et avec certitude que je serai une fille.

Quelle bonne nouvelle pour mes parents, avoir « le choix du Roi », c’était l’excellence !

Convaincue de la véracité de cette prédiction, et sûrement portée par le désir immense d’avoir une fille, ma mère a poursuivi sa grossesse, réjouie par ma venue prochaine.

Lorsque l’on sait, que nous sommes la résultante des expériences de notre vie intra-utérine, ma mémoire prénatale commençait sérieusement à se charger des émotions que me transmettait ma mère.

L’influence maternelle, pour la préférence d’un sexe spécifique, sur la vie psychique et émotionnelle du fœtus, n’est plus à démontrer.

Ainsi, le lien émotionnel, quasi-fusionnel, établi entre ma mère et moi, était les prémices d’une relation « mère-fille ».

Pendant neuf mois, une maman parle régulièrement à son bébé. Séparée uniquement par une mince membrane, cette frontière organique, qu’est le ventre, n’empêche nullement les multiples connexions et contacts sensoriels de s’établir entre la mère et l’enfant.

Je suppose que secrètement, elle avait dû projeter et tracer sur moi un bel avenir, tout rose, imaginant déjà cette future complicité féminine qui nous relierait bientôt.

Mes parents étaient vraiment persuadés que je serai une fille.

Au point qu’au moment du choix du prénom qu’ils devaient me donner, un seul fut retenu. Dans la catégorie, prénom féminin, la gagnante est, « Nathalie ».

Sa signification est amusante, car ce prénom vient du latin « Natalis », natal, qui définit « le jour de la naissance » !

Maintenant, tout était prêt et finalisé pour mon arrivée. Dans cette même logique implacable, il en fut de même concernant la layette bébé, mon trousseau de naissance et la préparation de la décoration de la chambre du nourrisson.

Seulement, voilà cette prédestination ne pouvait continuer à être organisée et millimétrée sans la moindre surprise.

Mon père, à vingt-six ans, Officier de Marine, était très peu à la maison, car il partait souvent en mission. Ma mère était donc souvent très seule, comme toutes les femmes de militaires.

Se déplaçant régulièrement au fur et à mesure des campagnes militaires, mes parents ont souvent déménagé. C’est ainsi que mon frère Didier est né en 1965 à Toulon, haut lieu de la marine nationale avec son port militaire, véritable base navale. Quelques années plus tard, le programme des essais nucléaires français amènera mes parents à vivre pendant un an à Papeete.

De retour en métropole, cette fois-ci me concernant, ils vivaient dans un appartement fourni par l’armée, toujours à proximité d’un port militaire bien connu puisqu’il s’agissait de Cherbourg.

Pour mon père, les permissions étaient rares et donc ma mère restait souvent isolée avec mon frère. Recevant de temps à autre la visite de mon grand-père qui résidait dans le Val-d’Oise.

Jusqu’à ce jour du 1er juin 1970, où j’ai choisi prématurément d’effectuer ma première sortie au grand jour !

En effet, je suis née à seulement huit mois et demi de grossesse. Soit quinze jours trop tôt avec déjà un petit poids de naissance de 2,770 kg.

Ce fut la catastrophe, car ma mère se retrouva seule à la maternité pour accoucher. Et le temps que mon père soit prévenu urgemment et qu’il puisse débarquer au sens premier du terme, et bien moi, j’étais déjà là !

Imaginez le choc sidéral que mon père a reçu, façon « uppercut », lorsqu’il est arrivé en fonçant, à toute vitesse à l’hôpital cherchant son épouse, et que la sage-femme, tranquillement, lui a prononcé cette phrase dans le couloir :

– « Ah ! C’est vous le papa, du petit … ! ».

Le ciel a dû lui tomber sur la tête et le sol s’ouvrir sous ses pieds !

Ma mère, toute seule, à ce moment-là, face à cette situation insolite, avait dû rapidement, ni une ni deux, passer au plan B qui n’était absolument pas prévu au programme. Et donc, avait choisi seule, et à la volée, mon futur « deadname » accompagné du prénom de mon grand-père, comme le voulait souvent la tradition.

C’est dans ce contexte de totale confusion que j’ai vu le jour, et que ma destinée amorçait déjà son premier virage à angle droit !

Le jour de mon assignation restera à jamais pour moi, celui de la trahison !