20. L’APRÈS-TRANSITION

Que vais-je faire après ma transition ?

Dans six mois… Dans un an… ?

Lorsque j’aurai terminé mon livre et que mon témoignage poursuivra son chemin sans moi ?

Que vais-je devenir ?

Difficile de me projeter dans ce futur proche et pourtant, après « Ma (Re)naissance », la vie normale va reprendre son cours…

Autant de questions qui méritent des réponses.

Repartir à zéro ou pas ?

Ai-je une idée précise de ce que je veux réellement ?

En fait, le changement d’identité et de sexe rétablit l’équilibre et l’harmonie avec soi-même, mais en est-il de même avec le reste du monde ?

L’équilibrage des forces mises en action au cours de la transition, modifie profondément nos perceptions existentielles et notre positionnement sur l’échiquier de la Vie.

Que ce soit sur le plan personnel, familial, professionnel ou affectif, la redistribution des cartes est totale et façonne une nouvelle hiérarchie au niveau de nos attentes, de nos projets et de nos priorités.

Notre vie a changé à l’image de nous-même.

Je sais que pour moi, après quarante-sept ans d’enfermement corporel et de retenue, mon énergie féminine s’est enfin totalement libérée et déployée telle une explosion lumineuse jaillissant de l’obscurité. Cette radiance, qui illumine à présent ma vie, me procure une force phénoménale pour éclairer d’un jour nouveau mes perspectives d’avenir.

De longues réflexions agitent souvent mes pensées et, entre sagesse et désir de profiter pleinement, l’équilibre doit se recréer pour atteindre le point zéro de l’apaisement et de la sérénité.

Cette situation actuelle est la résultante du bouleversement structurel, émotionnel et corporel de mon moi intérieur et de l’estime de soi engendrée par le processus libératoire de la transition.

En passant de la souffrance au bonheur, j’ai comme basculé d’une vision monochrome à la très haute définition. J’avais connaissance de l’existence de ce spectre plus large, plus étendue de la réalité, mais son accès était verrouillé par la prison mentale dans laquelle j’étais retenue captive. Aujourd’hui je découvre une nouvelle palette de sensations, de ressentis et d’émotions qui me submergent et poussent le curseur de ma sensibilité à son plus haut niveau.

Pouvoir exprimer librement son moi intérieur permet de ressentir et de contempler le monde extérieur au travers d’un prisme d’état de conscience augmentée. Je me sens stimulée par une puissante alchimie hormonale qui bouscule et modifie le schéma de mon mode de pensée, ainsi que la vision globale de mon environnement et de la place que j’y occupe.

Ma transition à décuplé mon goût à la vie ; agissant comme un exhausteur de saveur, elle a augmenté ma soif d’apprendre, d’expérimenter et de vivre tout simplement.

Au regard de cette première constatation, la question qui me vient à l’esprit est : « Ai-je vraiment changé ou me suis-je tout simplement révélée ? »

Je pense que c’est un savant mélange des deux. Mes proches me disent que mon caractère a changé. Moi, de l’intérieur, j’ai l’impression d’être toujours la même, mais il semble que je dévoile à présent cette partie longtemps immergée dans les méandres de mon être. Pour moi, elle est familière, car elle est rattachée à mon jardin secret, ce riche monde intérieur dans lequel j’ai trouvé refuge tout au fond de ma cellule. Moi seule détenais la clé de cette parcelle secrète qui aujourd’hui prospère et fleurit à ciel ouvert !

Alors oui, j’ai changé et je sens bien qu’en moi de nouvelles phases prennent place pour amorcer ce retour à l’équilibre du corps et de l’esprit nécessaire pour aspirer à une vie pleinement heureuse.

Le changement de vie balaye vos repères d’hier et vous devez en trouver de nouveaux. Bien sûr, tout ne change pas complètement, selon les personnes et la puissance de la tempête « Transition » certains domaines subsistent et résistent à son passage. La reconstruction n’est pas égale pour toutes. Mais je pense que parfois cette tempête peut rétrograder et faire ainsi plusieurs passages différés au cours de nos existences réciproques.

Dans mon cas, j’ai la chance professionnellement de profiter d’une très grande stabilité après bientôt vingt ans d’expérience à l’hôpital. Ma transition s’est merveilleusement bien passée et les gens sont vraiment adorables avec moi. On peut dire que mon repère professionnel a résisté au souffle puissant de la transition. Et pourtant aujourd’hui, poussée par un élan de renouveau, je sens en moi cette aptitude à la remise en question qui grandit, m’aide à franchir le pas, à entreprendre et à me projeter dans une nouvelle vie en adéquation avec les changements réalisés. Une perspective inconcevable pour moi auparavant !

Chaque aspect de la vie est passé en revue. C’est une nouvelle introspection qui commence. Ce réajustement est à interpréter comme une phase secondaire au changement.

L’unité et l’accord avec soi-même sont des gages de bien-être et d’épanouissement alors qu’à l’inverse, le morcellement psychosocial entretient le mal-être et l’inadaptation.

Ainsi, on comprend mieux pourquoi ce mécanisme de mise à plat et de questionnement sur l’avenir se met naturellement en place.

Ce monisme définissant l’unité du corps et de l’esprit est préétablit en chacun de nous et nous permet de conserver nos valeurs initiales tout au long de notre vie.

Serait-ce la recette secrète du bonheur ?

Sur le plan affectif, c’est plus compliqué. Vais-je refaire ma vie ou rester seule, partir, et tout recommencer ailleurs ? Quels seront mes choix futurs ? Il est trop tôt pour se prononcer fermement sur ces questions. La suite, je ne la connais pas… Mon unique certitude est que je veux être HEUREUSE !

L’indice de bonheur sera ma ligne directrice !

Avant ma transition, je n’étais que l’ombre de moi-même, mon corps était mon propre ennemi. Aujourd’hui nous sommes réconciliés, j’apprends doucement à l’aimer, il est enfin devenu mon allié. Les sentiments que j’éprouve lorsque je me regarde dans le miroir ont complètement changé. Je ne fuis plus mon reflet. Sans être devenue complètement narcissique, j’apprécie ce corps, ce visage, dont je redécouvre chaque trait, chaque contour, et que je reconnais à présent comme l’image fidèle et conforme de moi-même.

Sourire devant sa glace, parce qu’on se trouve jolie, est quelque chose d’énorme pour moi.

C’est cette libération progressive qui me gagne et s’exprime de jour en jour. Chaque sentiment de plénitude est une victoire totale sur ma dysphorie qui ne peut que reculer sans résistance face à mon bonheur grandissant.

Sans tomber dans les stéréotypes de la féminité, j’éprouve à présent beaucoup de plaisir lorsque je dois m’habiller, et choisir chaque nouvelle pièce de mon dressing. Faire du shopping est devenu pour moi, la découverte d’un réel moment de détente. Un rendez-vous incontournable, pour soigner mon image, et fortifier cette nouvelle complicité qui me lie à mon corps. Avant, se vêtir signifiait pour moi uniquement une obligation, une nécessité. Je choisissais mes vêtements selon des critères purement fonctionnels, sans ressentir aucune satisfaction particulière à les porter sur moi.

Aujourd’hui, de l’harmonisation des couleurs, au choix des coupes, des styles, des matières, l’esprit créatif est maintenant à mon service. J’ai envie de me plaire, d’être belle et de m’aimer pour ce que suis : MOI-MÊME !

J’associe également un grand sentiment de joie et de bien-être à me maquiller, me coiffer, prendre soin de moi tout simplement. Étrangement, j’ai l’impression de m’être toujours maquillée, ce geste quotidien, me semble tellement aisé et naturel. C’est mon premier plaisir matinal. Je ne sais pas si d’autres personnes transgenres ont le même ressenti que moi, mais cet univers féminin est pour moi si familier, que l’adoption de certains de ses « codes » s’est fait sans la moindre difficulté. Je citerai comme exemple, la marche avec des talons. La première fois que je suis sortie ainsi, j’imaginais avoir quelques ratés d’équilibre, et me tordre la cheville à chaque coin de rue. Il n’en fut rien, j’étais super à l’aise et une marche fluide et légère m’a donnée confiance immédiatement. Là aussi, j’avais une fois de plus cette certitude d’avoir toujours marché ainsi !

Je suis personnellement convaincue que pour une personne transgenre, la féminité n’est pas vécue comme un long apprentissage de construction identitaire, mais simplement comme la reconquête de soi !

Exprimant à présent ma sensibilité sans crainte ni retenue, toute ma féminité piégée à l’intérieur, s’extériorise et se déploie complètement, comme les ailes d’un papillon avant son envol !

Je me sens enfin en résonance totale avec mon corps. Je ne suis plus étrangère à lui, mais au contraire, j’en reprends réellement possession, je suis enfin chez moi !

Cette « (Re)naissance » est une véritable révolution personnelle et corporelle. Je suis passé du stade d’oser sortir à celui d’aimer sortir ! Je n’affronte plus le monde, je vais à sa rencontre ! J’aborde les gens plus facilement, sans complexe, avec une assurance à toute épreuve. La dysphorie m’affaiblissait psychiquement, elle me rendait plus vulnérable. Sans carapace, ni blindage, la relation aux autres se fait dorénavant à cœur ouvert ! La libre émotion, favorise l’empathie et les échanges deviennent plus vrais et authentiques, sans décalage ou incompréhension, générée autrefois par ce profond malaise rongeant et dévorant.

J’ai envie de rattraper le temps perdu. Avec cette seconde puberté, je me sens intérieurement comme une adolescente. L’envie de séduire et de plaire est omniprésente en moi. À la différence que la maturité du fruit de mes années, temporise cette fougue exacerbée, et la sagesse modère cette ferveur impétueuse. C’est une sorte de rajeunissement global induit par la transition. Il faut apprendre à dompter et dominer ses énergies vitales qui bouillonnent en nous, pour en extraire habilement leurs subtiles essences.

Serait-ce le doux parfum de notre fleur de vie ?

Retrouver la paix avec soi, voilà le miracle que la transition médico-chirurgicale a réalisé pour moi !

Depuis mon enfance, j’ai longtemps attendu et espéré chaque soir, avant de m’endormir, qu’une fée se penche au-dessus de moi et corrige d’un coup de baguette magique l’erreur de mère nature ! Aujourd’hui, la baguette est devenue bistouri, et les deux chirurgiennes aux doigts de fée, m’ont exaucée et totalement libérée.

Le désespoir a laissé place à l’enchantement d’une vie harmonieuse, et la douleur à un bien-être permanent !

Alors, ne renoncez jamais à votre bonheur.

Croyez en vous…

La Vie est belle !

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18. TRANSGENRE AU QUOTIDIEN – anecdote #4

Cette fois-ci, le contexte de cette anecdote est vraiment particulier.

Les faits sont courts, mais je souhaitais partager avec vous le souvenir de cette situation absolument incroyable !

Le jour de ma sortie d’hospitalisation, suite à ma FFS, je portais bien évidemment encore les stigmates de l’intervention. De belles et bien visibles tuméfactions aux yeux ainsi qu’un large pansement au menton.

Devant emprunter les transports en commun puis le train pour retourner chez moi, je partais donc avec ma valise à roulettes sur les trottoirs de Paris.

La porte de l’hôpital à peine franchie, j’observais les regards insistants des passants. Je savais bien qu’avec ma tête « d’accidentée » je ne passerais pas inaperçue et que j’éveillerais la curiosité des gens ; mais j’étais loin de soupçonner l’interprétation qui allait en être faite.

Essoufflée, car encore anémiée, j’avais du mal à traîner ma valise pour remonter la rue principale qui m’amenait à l’entrée de la station de métro. Régulièrement, je faisais des pauses pour reprendre mon souffle et limiter les nombreux vertiges qui me gagnaient.

Chaque riverain que je croisais s’attardait sur mon visage. Au début, je me disais qu’aux abords de Saint-Louis, les gens étaient habitués à apercevoir des personnes ainsi revêtues de pansements. Mais là, c’était toute autre chose qui semblait les interroger.

Après un certain temps de réflexion, je commençais à observer plus précisément leur réaction à mon passage. En fait, leurs regards évoquaient bien plus que de la simple curiosité ou de l’étonnement ; il y avait de la compassion et de l’émoi !

Mais qu’avaient-ils donc dans la tête ? Que pensaient-ils donc de moi ?

Au fil des stations qui me dirigeaient vers la gare les mêmes attitudes se répétaient sans cesse. Lorsque je croisais le regard d’une femme, une sorte de solidarité féminine nous réunissait le temps d’un instant. Un petit regard complice mêlé de désarroi qui semblait me dire – « Ma pauvre, je suis avec toi ! ».

C’est à ce moment précis que j’ai compris que les voyageurs interprétaient complètement la vision qu’ils avaient devant eux : ils s’imaginaient un scénario sur les faits qui avaient abouti à mon état actuel.

Je passais, à leurs yeux, de simple accidentée à celle de « femme battue ».

Je n’en revenais pas ! Une fois de plus, les apparences étaient trompeuses et, contrairement à l’indifférence qui est souvent de mise dans les transports, j’inspirais la pitié et l’empathie d’une partie de la rame.

Effectivement, je n’étais plus une simple patiente opérée à présent en convalescence, non, je devenais une victime ambulante !

En pensant aux femmes victimes de violences conjugales, j’ai tristement ressenti ce sentiment de honte, de gêne et d’inconfort psychologique que les blessures et les coups laissent comme une empreinte indélébile sur les visages et les corps de ces femmes martyres.

Vraiment bouleversée par l’image que mon visage évoquait aux yeux de tous, j’ai finalement positivé cette situation à laquelle je n’étais pas préparée, portée par le sentiment de profonde humanité qui se dégageait de ces personnes inconnues qui laissaient transparaître envers moi, sans le moindre filtre, une sincère sollicitude.

Cette situation invraisemblable arriva à son paroxysme lorsque, attendant mon train sur le quai, apparut soudainement un jeune homme au milieu de la cohorte habituelle.

Il enleva ses écouteurs tout en continuant à se diriger vers moi. Intriguée, je me demandais bien ce qu’il me voulait. Il s’adressa à moi avec une parole qui allait devenir la conclusion de tous ces sous-entendus : – « Bonjour madame, eh bien, il n’est pas gêné celui qui vous a fait çà ! ».

Abasourdie par ses mots, je n’ai même pas eu le temps de lui répondre. Il remit ses oreillettes et poursuivit sa route vers sa destination. Je n’ai pu qu’esquisser un sourire en remerciement de sa bienveillance. Il m’a soufflée !

Une fois dans le train, l’histoire se répéta et les comportements aussi.

Quelques jours plus tard, lorsqu’il me fallut retourner en consultation à l’hôpital Saint-Louis, j’ai revécu une deuxième fois exactement les mêmes scènes, mais cette fois-ci prévenue à l’avance, je m’y attendais !

17. RETROUVAILLES & SECONDE DÉLIVRANCE

Le mois de juillet était annonciateur de bonnes nouvelles qui allaient réchauffer mon cœur.

Ainsi, la première se produisit le 2 juillet sur mon lieu de travail, lorsque à midi, je reçus un appel téléphonique du secrétariat de la chirurgienne plasticienne pour m’annoncer que mon intervention de féminisation du visage pouvait avoir lieu dans vingt-deux jours. Elle me demanda si la date me convenait et si je pouvais prendre mes dispositions dans ce délai assez court. Tellement surprise et heureuse, je lui donnais immédiatement mon accord. De son côté, elle se chargeait de me faire parvenir rapidement l’ensemble des papiers dont j’avais besoin pour préparer mon hospitalisation.

Cet événement soudain et complètement inopiné bouleversait et accélérait considérablement la vitesse du déroulement chronologique de ma transition. Le compte à rebours était lancé.

Quant à moi, je suis restée perchée sur mon petit nuage toute la journée, impossible de redescendre, enivrée de joie, je n’arrivais pas à réaliser ce qui m’arrivait ! J’étais juste envahie d’un bonheur intense et frémissais déjà d’impatience. Cette merveilleuse surprise était pour moi un cadeau tombé du ciel.

Très vite, je m’organisais pour faire en sorte d’être totalement prête pour cette nouvelle échéance. J’ai déplacé ma dernière séance de laser et d’électrolyse afin que tout coïncide et se calque parfaitement dans ce laps de temps qu’il me restait. J’ai aussi pris rendez-vous avec ma coiffeuse pour une dernière petite couleur, anticipant le fait qu’après la chirurgie, il me serait impossible de le faire pendant un long moment.

Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, j’ai eu l’immense joie de découvrir le 8 juillet sur mon téléphone un sms de mon père qui se manifestait pour faire un premier pas vers moi. Cela faisait huit mois et vingt-cinq jours que nous n’étions plus en contact. Le temps avait passé, aujourd’hui, il voulait se rapprocher de nouveau avec un très beau message du cœur : « Bonjour Laureen, c’est Papa, je te souhaite de réussir parfaitement ta nouvelle vie, d’être heureuse et en bonne santé. C’est dur pour moi. Gros bisous et plein de bonheur ».

Émue et touchée par son intention, je répondais rapidement par un autre message accompagné de quelques photos récentes de moi, ouvrant la voie au renouement, établissant ainsi une nouvelle base de dialogue entre nous. Je sentais bien, au-delà de ses mots, la difficulté qu’il éprouvait par rapport à ma situation, semblable pour lui à un deuil de l’enfant passé. Mais l’amour inconditionnel d’un père pour son enfant devait finalement triompher de cette mise à l’épreuve affective.

Nos retrouvailles ont eu lieu dès le lendemain par téléphone.

Très chaleureuses, elles semblaient reprendre spontanément nos conversations là où nous les avions laissées ! Mon père faisait très attention à ne pas me mégenrer et utilisait mon prénom sans jamais commettre la moindre erreur. Je savais que, venant de sa part, c’était un signe indéniable d’acceptation et de tolérance qui me montrait tout le chemin et le travail qu’il avait dû faire sur lui-même pour en arriver là.

Je reconnaissais ses efforts, et lui me reconnaissait enfin !

Ce rapprochement représentait un nouveau départ pour nous deux, une (Re)naissance des cœurs liés bien au-delà du sang, par le sens de l’existence, ce souffle subtil et sacré qui unit les Êtres.

Pour temporiser quelque peu ma fébrilité grandissante et afin de profiter d’un bon moment passé entre copines, je suis partie à une soirée privée organisée à l’occasion des festivités du 14 juillet sur les terrasses des Galeries Lafayette. Avec vue panoramique sur Paris et la Tour Eiffel, ce lieu complètement atypique, baignant dans une ambiance musicale aux couleurs lounge et électro, allait nous transporter dans un voyage à la croisée d’un « Paris by night » façon « Buddha-bar ». J’ai pris beaucoup de plaisir à rencontrer Julia, Clémence, Maëlle, Peach, Fly Ty, Orora, toutes mes sœurs parisiennes. Véritable concentré d’amour sororal, ce groupe d’amies représente à mes yeux l’idéal de la complicité féminine, toujours emprunte de prévenance et animée par la force d’un puissant esprit solidaire.

Trois jours plus tard, je me rendais encore à Saint-Louis, cette fois-ci pour avoir ma consultation d’anesthésie et faire la pré-admission.

Le lendemain, je réalisais la dernière démarche que je souhaitais absolument finaliser avant mon opération, à savoir, récupérer ma précieuse CNI, fruit symbolisant le combat pour la reconnaissance de ma légitimité.

Quelle immense fierté, j’ai ressenti en tenant entre mes doigts cette petite carte plastifiée avec ce « F » apposé sous mon prénom, qui telle une sublime lettrine, scellait et revendiquait ma féminité !

Je n’arrêtais pas de la regarder, comme pour me persuader que tout çà était bien réel et réaliser enfin qu’une page de plus venait de se tourner.

Quand on obtient une chose aussi importante, pour laquelle on a tant attendu et nourri tant de rêves et d’espoir, cela vous plonge dans une sorte d’état de sidération et vous avez besoin d’un certain temps pour admettre que ce qui vous arrive est bien vrai.

Le 23 juillet était arrivé. Je devais rentrer à l’hôpital la veille de l’intervention.

À peine franchie le seuil du hall d’accueil, je recevais un appel du photographe du service de chirurgie me demandant de passer à son petit studio pour effectuer une dernière série de photographies de mon visage. Après quoi, je me dirigeais en direction du service « Fougère 4 ». On m’accompagna jusqu’à ma chambre et, après une présentation rapide, je pris possession des lieux et installai mes effets personnels. Spacieuse, cette chambre individuelle était très bien agencée et comportait une salle de bain avec wc et douche intégrée. Un vrai luxe !

Patiemment, en attendant la visite du personnel soignant, je m’installais confortablement dans un fauteuil avec le livre de mon amie Sandra Forgues « Un jour peut-être … ». Je l’avais spécialement conservé pour qu’il m’accompagne tout le temps de mon séjour. À présent, je pouvais en débuter la lecture et dévorer rapidement les pages de cet ouvrage passionnant et tellement émouvant de par sa sincérité et son authenticité.

Plus tard, j’ai reçu la visite d’une anesthésiste qui me posa quelques questions puis, demanda à l’infirmière Camille de me prélever une numération de référence et RAI (Recherche d’agglutinines irrégulières). Elle me précisa aussi que pour l’intervention et tout le temps de l’hospitalisation, je devrais mettre des bas de contention. Sa dernière question fut en rapport à mon niveau de stress, elle voulait savoir si j’avais besoin d’un anxiolytique pour la nuit. Je lui ai répondu que j’étais confiante et sereine et que je n’en ressentais pas la nécessité.

En fin de journée, on m’expliqua les grandes lignes de l’intervention qui était programmée en toute première position, ainsi que le protocole de la douche préopératoire, accompagné de son kit complet de vêtements à usage unique pour le bloc.

La nuit passa paisiblement.

Réveillée par l’équipe de nuit, je devais me préparer rapidement pour descendre la première au bloc opératoire. Descendue en lit jusqu’à l’immense salle d’attente où les lits s’ajoutaient les uns aux autres au fil des minutes, alignés côte à côte, j’attendais d’être transférée sur un petit brancard et conduite parmi la multitude de salles d’opérations de cet immense complexe.

Mon tour arriva. La première chose qui attira mon attention dans cette salle, fut les croquis représentant le squelette de mon visage, accrochés sur un placard situé derrière la table d’opération. Plusieurs personnes semblaient en étudier attentivement les contours et les détails. La jeune Céline, étudiante infirmière de bloc opératoire et Eric l’anesthésiste se présentèrent à moi et, sans plus tarder, commencèrent à me perfuser et à relier l’ensemble du matériel de surveillance qui était situé sur ma gauche. Très bien installée et complètement détendue, j’observais les préparatifs et les allées et venues de toutes les personnes qui s’affairaient autour de moi.

La couverture chauffante installée sur mon corps me procurait un sentiment de confort et de sécurité comparable à un petit nid douillet.

Puis, apparut la chirurgienne qui s’approcha pour discuter et faire le point avec moi. Avec toute sa gentillesse et sa douceur habituelle, elle m’expliqua ce qu’elle allait faire exactement, à savoir, une frontoplastie suivie d’une génioplastie. Elle m’avait prévenue lors de la dernière consultation qu’elle pourrait être amenée à effectuer une rhinoplastie si toutefois, en réduisant les bosses frontales, une autre bosse générée par l’acte chirurgical apparaissait au niveau de la racine du nez. Tout était clair et précis et je me contentais d’acquiescer à ses propos.

Cependant, un imprévu allait quelque peu retarder le programme. En effet, elle me confia qu’il manquait un matériel essentiel à l’intervention, des pinces à scalp, et qu’il était hors de question d’opérer sans celles-ci. Elle prit le temps de me donner quelques explications techniques et le fait que ces pinces avaient un rôle très important puisqu’elles ont des propriétés hémostatiques. J’étais vraiment touchée par la considération qu’elle avait pour moi, prenant autant de temps à m’expliquer la situation.

Je n’espérais qu’une seule chose, que l’intervention ne soit pas annulée et reportée à plus tard.

En attendant de voir arriver ces fameuses pinces à scalp, Céline, pour me faire patienter, me fit écouter de la musique. Ainsi la chanson « Stand by me » de Ben E. King enveloppa d’une douce atmosphère musicale le bloc opératoire et moi, j’avais tout le temps pour observer minutieusement cette grande salle, alors que d’ordinaire, l’induction rapide de l’anesthésie ne vous le permet pas.

Après un long moment d’attente, l’équipe du bloc décida de me faire retourner dans l’immense salle d’attente. Puis vingt minutes plus tard, les pinces à scalp arrivèrent enfin et on me réinstalla de nouveau dans la salle du bloc opératoire.

Là, tout alla très vite, après quelques grandes inspirations profondes dans le masque posé sur mon visage, j’ai sombré dans l’inconscience sans même avoir eu le temps de me rendre compte de quoi que ce soit.

Après quatre heures d’intervention, j’ai repris conscience bien plus tard en salle de réveil. Je ne ressentais pas particulièrement de douleur, mais juste avant de quitter la salle de réveil, je fus envahie par un très grand coup de chaud accompagné de suées.

Les mêmes symptômes sont revenus peu de temps après, lorsque l’infirmière du service de chirurgie a voulu reprendre mes constantes vitales et a vu s’afficher six de tension sur le tensiomètre !

Elle a eu le bon réflexe de rester avec moi et, après avoir réalisé plusieurs contrôles aux résultats identiques, d’appeler rapidement l’anesthésiste du bloc pour qu’il vienne me voir.

J’étais toujours consciente, mais je ressentais toujours, par vagues successives, ces bouffées de chaleur qui m’envahissaient totalement et me faisaient transpirer. L’anesthésie pour une durée d’intervention aussi longue fut incriminée dans un premier temps, mais le lendemain, après avoir eu une numération, j’apprenais que j’avais perdu beaucoup de sang et que j’étais anémiée.

Il m’était vraiment difficile de rester longtemps debout sans être prise de vertiges et de sentir le malaise vagal arriver à chaque changement de position. Cependant, je souhaitais tout de même me lever brièvement pour me rendre aux toilettes et observer mon visage à chaque passage devant la grande glace de la salle de bain. Contrairement aux jours qui allaient suivre, je trouvais que mon visage n’était pas trop gonflé et les ecchymoses de mes yeux à peine marquées. La chirurgienne m’avait prévenue lors de sa visite en fin de journée, que cela prendrait de l’ampleur dès le lendemain de l’intervention.

Je découvrais aussi autour de ma tête un gros pansement compressif sous lequel étaient visibles deux tuyaux reliés à des redons dont le but était de drainer par aspiration, le sang de la zone opérée.

Je ne pouvais pas encore voir le résultat de la réduction de mes bosses frontales, en revanche, je pouvais passer ma main sur mes arcades sourcilières et constater avec bonheur l’absence de proéminences si gênantes pour moi. J’étais si heureuse et si confiante pour la suite…

La zone qui était pour moi la plus sensible et la plus délicate était celle du menton recouverte par une mentonnière en élasto. Je sentais vraiment une gêne permanente avec un trouble de la sensibilité. Idem pour l’intérieur de ma bouche, avec la présence de fils résorbables situés à la base de ma gencive et de ma lèvre inférieure. Je ne ressentais plus ma lèvre et mes dents du bas.

Souhaitant me recoucher rapidement, je ne résistais pas plus longtemps. Me sentant faible, je n’ai même pas ressenti l’envie de prendre un repas le soir, j’avais juste besoin de m’hydrater.

La nuit qui a suivi a été en pointillé, car la surveillance de mes paramètres vitaux obligeait l’équipe soignante à rentrer régulièrement dans ma chambre.

Le lendemain à J1, le programme de la journée commençait par une prise de sang de contrôle effectuée par Marion. Au résultat de huit virgule neuf d’hémoglobine, l’anémie était confirmée. La frontoplastie est une intervention chirurgicale qui entraîne une perte de sang importante.

Lors de la visite matinale, Aliénor, interne en chirurgie, trouva que je n’étais pas très oedématiée par rapport à ce qui est normalement constaté. Tant mieux pour moi ! Elle m’annonça que mon pansement compressif serait enlevé le lendemain en sa présence.

Côté repas par contre, je devais manger léger ce jour et mixé à partir de J2.

Pour les médicaments, je prenais du doliprane pour les faibles douleurs et de l’augmentin comme antibiotique. Pour commencer à faire dégonfler le visage, les corticoïdes étaient à présent introduits. Mes coquards, bien plus prononcés et étendus qu’hier, étaient impressionnants !

Les seules vraies douleurs intenses, que j’ai pu ressentir durant les deux premiers jours, sont celles qui apparaissaient après chaque repas, lorsque je devais effectuer des gargarismes avec un bain de bouche antiseptique le brossage des dents étant strictement interdit.

Le fait de mobiliser mon menton par ces mouvements de bouche provoquait durant vingt bonnes minutes une douleur soutenue et lancinante dans toute la mâchoire. De plus, avec ma perte de sensibilité au niveau de la lèvre inférieure, il n’était pas évident de boire sans difficulté !

Le soir, pour clôturer la journée, j’avais le droit à une injection journalière d’anticoagulant dans la cuisse.

Bonne nouvelle, ma tension artérielle commençait à remonter et à se stabiliser. Allant mieux, je commençais à récupérer bien vite et j’en profitais pour aller faire une première balade tranquille hors de ma chambre, quitter le service, prendre l’ascenseur pour descendre à l’accueil de l’hôpital et déguster un petit café au distributeur de boissons. Ce n’était pas grand chose, mais après un tel passage, on apprécie ces petits moments de plaisir tout simples.

Les visites nocturnes du personnel étaient dorénavant moins fréquentes et se limitaient à une seule prise de constantes, une évaluation de la douleur et à vérifier le volume de sang recueilli par les redons.

Le 26 juillet était le grand jour, car j’allais enfin découvrir le véritable résultat de l’intervention. Mais avant çà, Marion me préleva de nouveau du sang pour comparer avec les résultats de la veille. Mon hémoglobine remontait péniblement à neuf virgule un, ce n’était pas élevé, mais suffisant pour qu’après-réflexion, les médecins rejettent l’idée de ma transfusion. Il est vrai que malgré tout, je supportais plutôt bien mon anémie.

Comme convenu, Aliénor, assistée d’un autre interne en chirurgie arriva pour déballer mon pansement compressif. Avec d’infinies précautions, ils découpèrent l’ensemble. L’opération ne dura pas plus de cinq minutes. Mes cheveux étaient rigides, et encore pleins de sang malgré le lavage et le brossage qui avaient été effectués au bloc opératoire. Aliénor trouva la cicatrice très belle. J’avais au total trente-six agrafes totalement invisibles sur la tête, car l’incision coronale avait été faite à un centimètre sous la ligne d’implantation capillaire. Un vrai travail de magicienne ! J’avais pour consigne d’effectuer mon premier lavage de tête en faisant bien attention aux redons et aux agrafes. Je redoutais un peu la séquence démêlage.

Lorsque je me retrouvai à nouveau seule dans ma chambre, je me rendis rapidement dans la salle de bain pour découvrir enfin ma tête. Je n’oublierais jamais cette vision : mes bosses frontales avaient complètement disparu, comme si elles n’avaient jamais existé ! Trop heureuse, je n’arrêtais pas de passer ma main sur mon front, je réalisais combien la chirurgienne avait fait un incroyable travail et m’avait libérée du poids qui pesait sur mon visage depuis toujours. C’était vraiment un moment unique et magique !

J’ai littéralement fondu en larmes devant la glace. Mes yeux étaient remplis de larmes de joie et j’éprouvais un bonheur immense mêlé d’une infinie reconnaissance envers celle qui venait d’effectuer ma seconde délivrance !

Sans attendre l’assistance du personnel soignant, je m’employai à faire ce premier shampooing. En réalité, il m’a bien fallu trois ou quatre lavages pour réussir à me débarrasser de tout ce sang résiduel qui avait figé ma chevelure. Le démêlage fut plus facile que prévu, le tout étant d’éviter tout contact entre les dents du peigne et le matériel.

L’infirmière Marion est ensuite venue m’annoncer que les redons pouvaient être retirés. L’ablation de ces tuyaux fixés par un fil et dont une bonne longueur rentre directement dans la plaie procure vraiment des sensations étranges. À cause des adhérences, vous avez l’impression que votre cuir chevelu part avec le retrait du dispositif. Ca ne fait pas mal, mais la sensation est très particulière.

L’autre bonne nouvelle fut que je pouvais être complètement déperfusée.

À moi la liberté !

À J3, Aliénor, très satisfaite de l’évolution, me proposa d’envisager ma sortie pour le lendemain. C’était très bon signe que je sorte seulement après quatre jours d’hospitalisation alors qu’on m’avait annoncé une bonne semaine de rétablissement. Elle procéda donc à un examen minutieux des zones de mon visage opérées pour vérifier l’absence de perte de sensibilité, signe d’atteinte des nerfs faciaux. RAS, tout était OK. J’en profitais pour la questionner un peu sur ce qui avait été fait précisément lors de mon intervention. Elle me confirma que la pose d’une plaque au niveau du sinus frontal n’avait pas été utile, car le fraisage de l’intégralité de mon front avait suffi pour obtenir le résultat escompté. Un agrandissement du cadre orbitaire avait permis d’ouvrir davantage mon regard.

Concernant ma génioplastie de rétrécissement, une ostéotomie à la fraise avait été pratiquée, ainsi que la résection d’un fragment osseux médian avec rapprochement des deux fragments latéraux par fixation d’une plaque avec six vis. De plus, deux auto-greffons osseux avaient été mis en place de chaque côté de la plaque pour permettre un contact satisfaisant entre les deux fragments.

Ses explications claires et de grandes qualités me permettaient de me faire une meilleure idée de ce qui s’était passé pendant que j’étais sous l’effet de l’anesthésie.

Sachant à présent que je sortais le lendemain, je décidais de préparer un petit mot de remerciement destiné à toutes les équipes pluridisciplinaires du service « Fougère 4″.

Cette petite intention était vraiment importante à mes yeux, je ne voulais pas partir sans témoigner de mon infinie gratitude envers celles et ceux qui avaient, à leur façon, contribué à ce formidable changement corporel, m’apportant aujourd’hui un tel épanouissement ainsi qu’une joie de vivre permanente et inaltérable.

J’ai affiché ce mot sur le tableau où figurait ma feuille de surveillance post opératoire. Visible de tous, je signais en y ajoutant un cœur précédé de cet unique mot « Merci ».

J’ai aussi été très touchée par la bienveillance et les paroles de plusieurs infirmiers de jour comme de nuit qui connaissant parfaitement mon parcours, m’ont donné rendez-vous à l’hôpital Tenon, lieu où sera effectué mon ultime délivrance.

Le lendemain matin, le cœur serré, je quittais l’hôpital Saint-Louis, fatiguée, le souffle court, mais incroyablement heureuse et comblée !

Cette expérience supplémentaire, qui s’ajoute au merveilleux parcours vers ma (Re)naissance, est pour moi, une extraordinaire aventure humaine, faite de superbes rencontres, d’émotions intenses et de moments inoubliables !

L’intervention de féminisation du visage m’a vraiment beaucoup aidée à me libérer de ma prison corporelle.

Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, je ne deviens pas une femme grâce à la chirurgie.

J’ai toujours été une femme prisonnière d’une enveloppe corporelle non-conforme à mon identité profonde, mais une femme.

Chaque geste chirurgical me délivre un peu plus de cet emprisonnement subi depuis ma naissance.

Aujourd’hui, je ne suis plus une captive en souffrance, je suis une femme libre, libre d’être elle-même, libre d’être moi !

16. TRANSITION À PLEIN TEMPS

Une transition est vécue généralement comme une seconde puberté basée sur un long processus biologique. En revanche, la complexité engendrée par les immenses changements sur le plan de vie de la personne en transition est un véritable challenge au quotidien.

L’intensité d’une transition déploie une dynamique et une énergie considérable à plein temps.

Les soins corporels, les épilations, les rendez-vous médicaux et aussi toutes les multiples démarches administratives associés conjointement à une activité professionnelle intense vous propulsent littéralement du jour au lendemain dans un autre espace-temps.

Je me suis retrouvée avec un véritable planning mensuel digne d’une ministre d’Etat !

Chaque jour de repos est mis à profit, optimisé au maximum, pour caler toutes les activités liées à votre changement. Vous devenez alors très rapidement votre secrétaire personnelle, multi-tâches, avec toujours un esprit d’anticipation et de projection sur votre avenir à moyen et long terme. Cette gestion et gymnastique mentale sont vraiment déterminantes, puisqu’elles reflètent le niveau de votre motivation et révèlent la puissance insoupçonnée de cette force libératrice qui sommeillait en vous depuis si longtemps ; cette force qui vous pousse à passer à l’action aujourd’hui et vous insuffle la volonté nécessaire pour soulever des montagnes et dépasser les nombreux obstacles rencontrés sur votre parcours.

Cette belle énergie positive vous aide à déployer vos ailes de papillon et vous permet aussi d’aller à la rencontre et à la découverte de vous-même !

Sur l’instant, tête baissée, on ne réalise pas l’ampleur des épreuves surmontées. C’est bien après, avec le recul que se révèle la dimension réelle de l’incroyable itinéraire que vous avez parcouru.

Nous sommes toutes de véritables combattantes !

Aussi, il est important de garder toujours à l’esprit que sur une transition qui s’étale sur plusieurs années, l’essentiel est de toujours avancer pour que cette force ne retombe pas au risque d’affecter votre moral. Parfois, lors de certaines formalités administratives, les délais d’attente sont souvent très importants et peuvent facilement décourager. C’est pourquoi, je préconise d’avoir toujours plusieurs dossiers et procédures en cours afin de ne pas ressentir ces longueurs parfois ennuyeuses et déprimantes.

Pour ma part, mon agenda personnel a toujours été particulièrement bien rempli et structuré de sorte que, chaque semaine soit précisément millimétrée et coordonnée entre mon temps de travail et mes jours de repos.

Pour preuve, ce printemps 2018 m’entraînait dans cette course effrénée des rendez-vous et des demandes multiples. Je commençais aussi à moissonner les premiers fruits de mes requêtes administratives.

Le 6 avril, le Tribunal de Grande Instance a rendu un jugement favorable pour mon changement de prénom et de mention de sexe à l’état civil. Il fallait juste maintenant patienter gentiment et effectuer quelques relances téléphoniques auprès du Parquet Civil et de la Chambre du Conseil du Tribunal pour enfin recevoir le 24 mai la lettre du Procureur de la République stipulant qu’il avait sollicité l’Officier de l’état civil de ma mairie de naissance pour que mon acte de naissance soit rectifié.

La loi obligeant de laisser un délai de carence de quinze jours avant de pouvoir effectuer toute demande, ma mention de changement d’état civil fut apposée le 5 juin avec cette petite annotation qui change tout : « L’intéressée est désignée comme étant de sexe Féminin ; son prénom est désormais Laureen ».

VICTOIRE, VICTOIRE, j’étais enfin reconnue officiellement par la République française comme une femme totalement légitime.

Je détenais entre mes mains cette simple feuille A4 devenue à présent le précieux sésame nécessaire pour l’obtention de tous mes documents officiels !

C’est une émotion tellement immense lorsque vous prenez conscience que le combat administratif touche à sa fin. Vous sentez littéralement le poids de ces longues procédures judiciaires retomber complètement au profit d’une grande libération de votre esprit, accompagnée d’un bonheur et d’une légèreté de l’être incommensurable.

En parallèle, je continuais toujours mes séances d’électrolyse pour essayer d’éradiquer ces maudits poils blancs sur le menton qui m’obligeaient à le dissimuler sous une écharpe dans la rue et sous un masque chirurgical dans le service de soin où je travaille. Car, il faut savoir qu’entre deux séances, vous devez impérativement laisser suffisamment pousser ces intrus pour que l’électrolyste puisse saisir et maintenir chacun d’entre eux avec sa pince avant de projeter un courant dans le follicule pileux jusqu’à sa base pour le détruire.

Début mai, j’effectuais mon deuxième bilan hormonal avant de me rendre en consultation de suivi avec mon endocrinologue pour connaître l’interprétation des résultats et renouveler mes ordonnances pour un an. Le traitement semblait efficace puisque la testostérone atteignait à présent un taux insignifiant au profit de l’augmentation conséquente de mon taux d’oestradiol. C’était une bonne nouvelle d’avoir la confirmation que mon corps réagissait bien à ma THS. De mon côté, depuis le début de mon hormonothérapie, je surveillais attentivement le moindre signe clinique, qui m’aurait révélé un sous-dosage ou surdosage en oestrogène.

Juin apportait encore du changement puisque ce fut le mois où j’effectuais ma demande de changement d’immatriculation à la sécurité sociale et l’obtention d’une nouvelle carte vitale. Le plaisir d’avoir enfin des papiers en adéquation avec mon identité me remplissait de joie. Pouvoir se présenter à tous les rendez-vous sans être obligée de fournir à chaque fois une explication sur sa situation est une véritable délivrance psychologique qui vous procure un réel sentiment de liberté retrouvée.

C’est ainsi que je me suis empressée, lors de ma dernière consultation à propos de ma FFS avec la chirurgienne, de faire mettre à jour mon état civil auprès des services administratifs de l’hôpital Saint-Louis.

J’anticipais déjà sur ma future hospitalisation et souhaitais vivement que mon dossier de patiente soit parfaitement à jour pour éliminer toute anomalie identitaire qui pourrait me porter préjudice.

Ayant ramené avec moi les clichés de mon scanner ainsi que les téléradiographies demandées, la chirurgienne se servit de ces supports visuels pour dessiner quelques croquis afin de me montrer concrètement en quoi consisterait l’opération. Attentive, je buvais chacune de ses paroles, me projetant déjà au jour de l’intervention. Ces explications claires et précises renforçaient la confiance que j’avais déjà en elle et m’apportaient beaucoup de sérénité. C’est à ce rendez-vous qu’elle m’expliqua que mon lipofilling des pommettes ne serait pas réalisable, étant trop menue pour les prélèvements de graisse.

Le dernier jour de juin fut pour moi l’occasion de me rendre pour la toute première fois à la marche des fiertés à Paris et de faire un bout de chemin entre la place de la Concorde et de la République en compagnie de Sylvana, une belle artiste, particulièrement habile dans le jonglage.

Une merveilleuse rencontre de plus sur le chemin de ma transition…

15. TRANSGENRE AU QUOTIDIEN – anecdote #3

Cette anecdote est particulière, car elle se déroule au cours d’une situation ou le sérieux est de rigueur et l’humour plutôt limité.

Ce fut le jour où, avec ma compagne, nous avions rendez-vous chez nos avocats pour la signature de la convention de divorce.

Ponctuelles et détendues, nous arrivons toutes les deux à l’adresse indiquée et nous dirigeons vers le bureau.

Le seuil franchi, les deux avocats viennent au-devant de nous.

Nous annonçons notre venue en disant que nous avions rendez-vous à 10 h 30.

Jeunes et plutôt sympathiques, ils se présentent à nous cordialement.

La situation bascule complètement lorsque l’avocat représentant ma compagne la regarde en disant :

–  « Il y a un problème ! Il n’est pas là ! ».

Il pensait que j’étais une amie de ma femme et que je l’accompagnais tout simplement.

Jamais je n’aurais pensé à une situation aussi burlesque pour un événement aussi sérieux !

Après un blanc assez soutenu, avec un large sourire et une envie de rire aux éclats, j’ai répondu à l’avocat :

– « C’est moi que vous attendez, simplement, je suis actuellement en transition. J’effectue un changement de sexe ».

Immédiatement, l’atmosphère s’est détendue et les deux comparses à la fois abasourdis et amusés nous ont invitées à rentrer.

Très rapidement, dans une ambiance surréaliste, nous avons tous pris place autour du bureau pour procéder à la séance de signatures.

Le plus jeune des avocats est revenu ensuite vers moi, car il semblait très intéressé par ma transition, mais ne connaissait absolument rien au sujet. Il me demanda de lui expliquer en quoi consistait concrètement une transition. J’ai essayé de lui donner quelques éléments de réponse en allant à l’essentiel et sans rentrer dans les détails.

Je leur ai demandé s’ils avaient déjà rencontré d’autres situations similaires. Je connaissais déjà la réponse du jeune avocat au barreau de Paris, car il commençait depuis peu et ne cumulait pas encore assez d’expérience professionnelle ; en revanche, son confrère un peu plus âgé, m’a signifié que c’était bien la toute première fois pour lui.

Lorsque nous sommes reparties, nous avons bien ri dans le couloir qui menait à la sortie en repensant à la situation complètement dingue que nous venions de vivre !

14. TRAVERSÉE HIVERNALE

Fin janvier, à la demande de mon endocrinologue, l’analyse de mon caryotype pour éliminer toutes anomalies génétiques a été établi et à clôturé le « bilan de transsexualisme » obligatoire lorsque l’on effectue un parcours officiel. Puis, j’ai revu pour la dernière fois en consultation post-opératoire la chirurgienne qui m’a confirmé la parfaite réussite de ma féminisation trachéale. J’ai eu un petit pincement au cœur au moment de lui dire au revoir, car elle comme moi, savions que nos chemins n’allaient plus jamais se croiser. Je l’ai vivement remerciée, car je voulais absolument qu’elle entende toute la gratitude et l’immense considération que j’avais pour elle.

C’est avec le même esprit de reconnaissance que j’ai réussi à prendre contact avec Sonia l’infirmière anesthésiste qui m’avait tellement touchée par son humanisme au bloc opératoire. Je lui ai écrit une grande lettre pour lui témoigner de mon affection et lui dire combien son attitude et ses paroles bienveillantes m’avaient profondément émue. Depuis, nous échangeons de temps à autre quelques correspondances afin de maintenir la continuité de ce lien amical et pour lui donner les dernières avancées majeures de ma transition.

En février, j’ai été convoquée par le Tribunal de Grande Instance à une audience de la Chambre du Conseil pour être entendue sur les motivations de mes requêtes relatives à la demande de changement de prénom et de mention de sexe à l’état-civil.

Sous la forme d’un huis clos, je me suis retrouvée seule, sans avocat, face à cinq personnes.

Avant même d’ouvrir la bouche pour répondre aux premières questions de la Vice-présidente, j’ai su immédiatement que ce moment solennel et impressionnant par nature allait très bien se passer.

Lorsque je suis rentrée dans cette salle à l’invitation de la greffière, et que j’ai croisée les premiers regards impressionnés, mais surtout bienveillants du Conseil, j’ai tout de suite compris que c’était gagné et que ma légitimité était reconnue. Moi qui étais prête à mener cet ultime combat pour défendre ma cause et me battre avec acharnement, avec pour seule et unique arme redoutable la force de mes mots, j’ai instantanément baissé ma garde, confiante et rassurée. Je n’étais plus en terrain ennemi, bien au contraire, la Justice devenait mon alliée, prête à m’accompagner sur le chemin de la reconnaissance. Cette assemblée, composée majoritairement de femmes, semblait conquise par mes réponses et leur acquiescement fortifiait ma confiance. Je sentais de leur part une totale approbation !

Il faut préciser qu’avant cette audience le Ministère Public avait déjà rendu un avis favorable.

Finalement, c’est complètement détendue que j’ai répondu aux quelques questions du Conseil. Elles reprenaient les grandes étapes de ma transition de manière synthétique et devenaient, au fur et à mesure, de simples échanges et avis donnés sur ma nouvelle condition féminine.

En moins de dix minutes, l’audience se termina et l’affaire fut mise en délibéré pour le jugement rendu un mois plus tard.

Quatre jours plus tard, je poursuivais ma traversée hivernale en me rendant à un autre rendez-vous, cette fois-ci à l’hôpital Saint-Louis, pour rencontrer la psychologue dont le bureau était situé à l’extérieur, juste avant l’entrée du service « Fougère 4″, spécialité de chirurgie plastique reconstructrice et esthétique.

Cet entretien était pour moi très important, car il permettait de répondre à beaucoup de questions que toute future candidate à l’intervention de réassignation génitale est en droit de se poser.

De plus, elle était à l’origine d’une initiative que j’ai trouvée extrêmement intéressante qui consistait à organiser de manière bimestrielle une réunion autour de la table avec des filles déjà opérées, et d’autres en attente de la chirurgie. Ce libre-échange consistant en un retour d’expérience était vraiment opportun, en effet, qui étaient mieux placé qu’elles pour évoquer toutes les questions relatives à l’opération et à l’après-intervention ?

Deux jours après, les préparatifs de ma future « FFS » (Facial Feminization Surgery) ou chirurgie de féminisation faciale se poursuivaient par des examens d’imageries médicales prescrits par la chirurgienne. Le premier consistait en un examen tomodensitométrique (scanner) du massif facial et pour le second, en une série de clichés de téléradiographies du crâne et de la face.

Le mois de février s’acheva par une merveilleuse soirée passée en la compagnie de Maëlle, une amie formidable, elle aussi en transition, que j’ai tout d’abord rencontrée de manière virtuelle par le biais des réseaux sociaux populaires incontournables, puis concrètement et chaleureusement à Paris, dans des lieux insolites et atypiques dont elle seule connaît parfaitement les adresses. C’est une très belle fille très attachante, brillante et d’une grande intelligence avec un cœur débordant d’amour.

J’aime beaucoup cette complicité innée que nous avons entre nous, entre sœurs. Nos histoires liées par notre transidentité créent une relation puissante instantanément.

Même si nos vécus diffèrent souvent, car la vie est ainsi, il y a tout de même de nombreuses similitudes qui génèrent rapidement le ciment de notre amitié. De ce fait, on se comprend parfaitement et parfois cela nous donne même l’impression de nous connaître depuis toujours. Nous avons toutes entre nous une sorte d’empathie naturelle. Je l’ai souvent vérifié, parfois pour exemple dès le premier appel téléphonique nous sommes restées ainsi deux ou trois heures d’affilées à papoter comme de vieilles copines alors que c’était notre tout premier contact !

Marlana, Clémence et Stéphanie pour ne citer qu’elles riront sûrement en lisant ces quelques lignes évocatrices.

J’abordai début mars, l’ultime étape de mon diagnostique différentiel par un dernier rendez-vous avec le psychiatre de l’hôpital Sainte-Anne, pour l’établissement de mon certificat médical. Une fois rédigé, il est envoyé pour signature à mon endocrinologue, mon psychiatre de ville et à la chirurgienne. Puis, lorsque tous les intervenants ont apposé leur signature, une copie est envoyée à la Caisse Nationale d’Assurance Maladie pour la prise en charge de mon intervention de réassignation génitale et une autre, transmise au Conseil National de l’Ordre des Médecins à titre informatif.

À présent, le printemps arrive enfin et exprime pour moi plus que jamais, le temps du renouveau …