20. L’APRÈS-TRANSITION

Que vais-je faire après ma transition ?

Dans six mois… Dans un an… ?

Lorsque j’aurai terminé mon livre et que mon témoignage poursuivra son chemin sans moi ?

Que vais-je devenir ?

Difficile de me projeter dans ce futur proche et pourtant, après « Ma (Re)naissance », la vie normale va reprendre son cours…

Autant de questions qui méritent des réponses.

Repartir à zéro ou pas ?

Ai-je une idée précise de ce que je veux réellement ?

En fait, le changement d’identité et de sexe rétablit l’équilibre et l’harmonie avec soi-même, mais en est-il de même avec le reste du monde ?

L’équilibrage des forces mises en action au cours de la transition, modifie profondément nos perceptions existentielles et notre positionnement sur l’échiquier de la Vie.

Que ce soit sur le plan personnel, familial, professionnel ou affectif, la redistribution des cartes est totale et façonne une nouvelle hiérarchie au niveau de nos attentes, de nos projets et de nos priorités.

Notre vie a changé à l’image de nous-même.

Je sais que pour moi, après quarante-sept ans d’enfermement corporel et de retenue, mon énergie féminine s’est enfin totalement libérée et déployée telle une explosion lumineuse jaillissant de l’obscurité. Cette radiance, qui illumine à présent ma vie, me procure une force phénoménale pour éclairer d’un jour nouveau mes perspectives d’avenir.

De longues réflexions agitent souvent mes pensées et, entre sagesse et désir de profiter pleinement, l’équilibre doit se recréer pour atteindre le point zéro de l’apaisement et de la sérénité.

Cette situation actuelle est la résultante du bouleversement structurel, émotionnel et corporel de mon moi intérieur et de l’estime de soi engendrée par le processus libératoire de la transition.

En passant de la souffrance au bonheur, j’ai comme basculé d’une vision monochrome à la très haute définition. J’avais connaissance de l’existence de ce spectre plus large, plus étendue de la réalité, mais son accès était verrouillé par la prison mentale dans laquelle j’étais retenue captive. Aujourd’hui je découvre une nouvelle palette de sensations, de ressentis et d’émotions qui me submergent et poussent le curseur de ma sensibilité à son plus haut niveau.

Pouvoir exprimer librement son moi intérieur permet de ressentir et de contempler le monde extérieur au travers d’un prisme d’état de conscience augmentée. Je me sens stimulée par une puissante alchimie hormonale qui bouscule et modifie le schéma de mon mode de pensée, ainsi que la vision globale de mon environnement et de la place que j’y occupe.

Ma transition à décuplé mon goût à la vie ; agissant comme un exhausteur de saveur, elle a augmenté ma soif d’apprendre, d’expérimenter et de vivre tout simplement.

Au regard de cette première constatation, la question qui me vient à l’esprit est : « Ai-je vraiment changé ou me suis-je tout simplement révélée ? »

Je pense que c’est un savant mélange des deux. Mes proches me disent que mon caractère a changé. Moi, de l’intérieur, j’ai l’impression d’être toujours la même, mais il semble que je dévoile à présent cette partie longtemps immergée dans les méandres de mon être. Pour moi, elle est familière, car elle est rattachée à mon jardin secret, ce riche monde intérieur dans lequel j’ai trouvé refuge tout au fond de ma cellule. Moi seule détenais la clé de cette parcelle secrète qui aujourd’hui prospère et fleurit à ciel ouvert !

Alors oui, j’ai changé et je sens bien qu’en moi de nouvelles phases prennent place pour amorcer ce retour à l’équilibre du corps et de l’esprit nécessaire pour aspirer à une vie pleinement heureuse.

Le changement de vie balaye vos repères d’hier et vous devez en trouver de nouveaux. Bien sûr, tout ne change pas complètement, selon les personnes et la puissance de la tempête « Transition » certains domaines subsistent et résistent à son passage. La reconstruction n’est pas égale pour toutes. Mais je pense que parfois cette tempête peut rétrograder et faire ainsi plusieurs passages différés au cours de nos existences réciproques.

Dans mon cas, j’ai la chance professionnellement de profiter d’une très grande stabilité après bientôt vingt ans d’expérience à l’hôpital. Ma transition s’est merveilleusement bien passée et les gens sont vraiment adorables avec moi. On peut dire que mon repère professionnel a résisté au souffle puissant de la transition. Et pourtant aujourd’hui, poussée par un élan de renouveau, je sens en moi cette aptitude à la remise en question qui grandit, m’aide à franchir le pas, à entreprendre et à me projeter dans une nouvelle vie en adéquation avec les changements réalisés. Une perspective inconcevable pour moi auparavant !

Chaque aspect de la vie est passé en revue. C’est une nouvelle introspection qui commence. Ce réajustement est à interpréter comme une phase secondaire au changement.

L’unité et l’accord avec soi-même sont des gages de bien-être et d’épanouissement alors qu’à l’inverse, le morcellement psychosocial entretient le mal-être et l’inadaptation.

Ainsi, on comprend mieux pourquoi ce mécanisme de mise à plat et de questionnement sur l’avenir se met naturellement en place.

Ce monisme définissant l’unité du corps et de l’esprit est préétablit en chacun de nous et nous permet de conserver nos valeurs initiales tout au long de notre vie.

Serait-ce la recette secrète du bonheur ?

Sur le plan affectif, c’est plus compliqué. Vais-je refaire ma vie ou rester seule, partir, et tout recommencer ailleurs ? Quels seront mes choix futurs ? Il est trop tôt pour se prononcer fermement sur ces questions. La suite, je ne la connais pas… Mon unique certitude est que je veux être HEUREUSE !

L’indice de bonheur sera ma ligne directrice !

Avant ma transition, je n’étais que l’ombre de moi-même, mon corps était mon propre ennemi. Aujourd’hui nous sommes réconciliés, j’apprends doucement à l’aimer, il est enfin devenu mon allié. Les sentiments que j’éprouve lorsque je me regarde dans le miroir ont complètement changé. Je ne fuis plus mon reflet. Sans être devenue complètement narcissique, j’apprécie ce corps, ce visage, dont je redécouvre chaque trait, chaque contour, et que je reconnais à présent comme l’image fidèle et conforme de moi-même.

Sourire devant sa glace, parce qu’on se trouve jolie, est quelque chose d’énorme pour moi.

C’est cette libération progressive qui me gagne et s’exprime de jour en jour. Chaque sentiment de plénitude est une victoire totale sur ma dysphorie qui ne peut que reculer sans résistance face à mon bonheur grandissant.

Sans tomber dans les stéréotypes de la féminité, j’éprouve à présent beaucoup de plaisir lorsque je dois m’habiller, et choisir chaque nouvelle pièce de mon dressing. Faire du shopping est devenu pour moi, la découverte d’un réel moment de détente. Un rendez-vous incontournable, pour soigner mon image, et fortifier cette nouvelle complicité qui me lie à mon corps. Avant, se vêtir signifiait pour moi uniquement une obligation, une nécessité. Je choisissais mes vêtements selon des critères purement fonctionnels, sans ressentir aucune satisfaction particulière à les porter sur moi.

Aujourd’hui, de l’harmonisation des couleurs, au choix des coupes, des styles, des matières, l’esprit créatif est maintenant à mon service. J’ai envie de me plaire, d’être belle et de m’aimer pour ce que suis : MOI-MÊME !

J’associe également un grand sentiment de joie et de bien-être à me maquiller, me coiffer, prendre soin de moi tout simplement. Étrangement, j’ai l’impression de m’être toujours maquillée, ce geste quotidien, me semble tellement aisé et naturel. C’est mon premier plaisir matinal. Je ne sais pas si d’autres personnes transgenres ont le même ressenti que moi, mais cet univers féminin est pour moi si familier, que l’adoption de certains de ses « codes » s’est fait sans la moindre difficulté. Je citerai comme exemple, la marche avec des talons. La première fois que je suis sortie ainsi, j’imaginais avoir quelques ratés d’équilibre, et me tordre la cheville à chaque coin de rue. Il n’en fut rien, j’étais super à l’aise et une marche fluide et légère m’a donnée confiance immédiatement. Là aussi, j’avais une fois de plus cette certitude d’avoir toujours marché ainsi !

Je suis personnellement convaincue que pour une personne transgenre, la féminité n’est pas vécue comme un long apprentissage de construction identitaire, mais simplement comme la reconquête de soi !

Exprimant à présent ma sensibilité sans crainte ni retenue, toute ma féminité piégée à l’intérieur, s’extériorise et se déploie complètement, comme les ailes d’un papillon avant son envol !

Je me sens enfin en résonance totale avec mon corps. Je ne suis plus étrangère à lui, mais au contraire, j’en reprends réellement possession, je suis enfin chez moi !

Cette « (Re)naissance » est une véritable révolution personnelle et corporelle. Je suis passé du stade d’oser sortir à celui d’aimer sortir ! Je n’affronte plus le monde, je vais à sa rencontre ! J’aborde les gens plus facilement, sans complexe, avec une assurance à toute épreuve. La dysphorie m’affaiblissait psychiquement, elle me rendait plus vulnérable. Sans carapace, ni blindage, la relation aux autres se fait dorénavant à cœur ouvert ! La libre émotion, favorise l’empathie et les échanges deviennent plus vrais et authentiques, sans décalage ou incompréhension, générée autrefois par ce profond malaise rongeant et dévorant.

J’ai envie de rattraper le temps perdu. Avec cette seconde puberté, je me sens intérieurement comme une adolescente. L’envie de séduire et de plaire est omniprésente en moi. À la différence que la maturité du fruit de mes années, temporise cette fougue exacerbée, et la sagesse modère cette ferveur impétueuse. C’est une sorte de rajeunissement global induit par la transition. Il faut apprendre à dompter et dominer ses énergies vitales qui bouillonnent en nous, pour en extraire habilement leurs subtiles essences.

Serait-ce le doux parfum de notre fleur de vie ?

Retrouver la paix avec soi, voilà le miracle que la transition médico-chirurgicale a réalisé pour moi !

Depuis mon enfance, j’ai longtemps attendu et espéré chaque soir, avant de m’endormir, qu’une fée se penche au-dessus de moi et corrige d’un coup de baguette magique l’erreur de mère nature ! Aujourd’hui, la baguette est devenue bistouri, et les deux chirurgiennes aux doigts de fée, m’ont exaucée et totalement libérée.

Le désespoir a laissé place à l’enchantement d’une vie harmonieuse, et la douleur à un bien-être permanent !

Alors, ne renoncez jamais à votre bonheur.

Croyez en vous…

La Vie est belle !

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