18. TRANSGENRE AU QUOTIDIEN – anecdote #4

Cette fois-ci, le contexte de cette anecdote est vraiment particulier.

Les faits sont courts, mais je souhaitais partager avec vous le souvenir de cette situation absolument incroyable !

Le jour de ma sortie d’hospitalisation, suite à ma FFS, je portais bien évidemment encore les stigmates de l’intervention. De belles et bien visibles tuméfactions aux yeux ainsi qu’un large pansement au menton.

Devant emprunter les transports en commun puis le train pour retourner chez moi, je partais donc avec ma valise à roulettes sur les trottoirs de Paris.

La porte de l’hôpital à peine franchie, j’observais les regards insistants des passants. Je savais bien qu’avec ma tête « d’accidentée » je ne passerais pas inaperçue et que j’éveillerais la curiosité des gens ; mais j’étais loin de soupçonner l’interprétation qui allait en être faite.

Essoufflée, car encore anémiée, j’avais du mal à traîner ma valise pour remonter la rue principale qui m’amenait à l’entrée de la station de métro. Régulièrement, je faisais des pauses pour reprendre mon souffle et limiter les nombreux vertiges qui me gagnaient.

Chaque riverain que je croisais s’attardait sur mon visage. Au début, je me disais qu’aux abords de Saint-Louis, les gens étaient habitués à apercevoir des personnes ainsi revêtues de pansements. Mais là, c’était toute autre chose qui semblait les interroger.

Après un certain temps de réflexion, je commençais à observer plus précisément leur réaction à mon passage. En fait, leurs regards évoquaient bien plus que de la simple curiosité ou de l’étonnement ; il y avait de la compassion et de l’émoi !

Mais qu’avaient-ils donc dans la tête ? Que pensaient-ils donc de moi ?

Au fil des stations qui me dirigeaient vers la gare les mêmes attitudes se répétaient sans cesse. Lorsque je croisais le regard d’une femme, une sorte de solidarité féminine nous réunissait le temps d’un instant. Un petit regard complice mêlé de désarroi qui semblait me dire – « Ma pauvre, je suis avec toi ! ».

C’est à ce moment précis que j’ai compris que les voyageurs interprétaient complètement la vision qu’ils avaient devant eux : ils s’imaginaient un scénario sur les faits qui avaient abouti à mon état actuel.

Je passais, à leurs yeux, de simple accidentée à celle de « femme battue ».

Je n’en revenais pas ! Une fois de plus, les apparences étaient trompeuses et, contrairement à l’indifférence qui est souvent de mise dans les transports, j’inspirais la pitié et l’empathie d’une partie de la rame.

Effectivement, je n’étais plus une simple patiente opérée à présent en convalescence, non, je devenais une victime ambulante !

En pensant aux femmes victimes de violences conjugales, j’ai tristement ressenti ce sentiment de honte, de gêne et d’inconfort psychologique que les blessures et les coups laissent comme une empreinte indélébile sur les visages et les corps de ces femmes martyres.

Vraiment bouleversée par l’image que mon visage évoquait aux yeux de tous, j’ai finalement positivé cette situation à laquelle je n’étais pas préparée, portée par le sentiment de profonde humanité qui se dégageait de ces personnes inconnues qui laissaient transparaître envers moi, sans le moindre filtre, une sincère sollicitude.

Cette situation invraisemblable arriva à son paroxysme lorsque, attendant mon train sur le quai, apparut soudainement un jeune homme au milieu de la cohorte habituelle.

Il enleva ses écouteurs tout en continuant à se diriger vers moi. Intriguée, je me demandais bien ce qu’il me voulait. Il s’adressa à moi avec une parole qui allait devenir la conclusion de tous ces sous-entendus : – « Bonjour madame, eh bien, il n’est pas gêné celui qui vous a fait çà ! ».

Abasourdie par ses mots, je n’ai même pas eu le temps de lui répondre. Il remit ses oreillettes et poursuivit sa route vers sa destination. Je n’ai pu qu’esquisser un sourire en remerciement de sa bienveillance. Il m’a soufflée !

Une fois dans le train, l’histoire se répéta et les comportements aussi.

Quelques jours plus tard, lorsqu’il me fallut retourner en consultation à l’hôpital Saint-Louis, j’ai revécu une deuxième fois exactement les mêmes scènes, mais cette fois-ci prévenue à l’avance, je m’y attendais !

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