10. PAS DE ÇA CHEZ MOI !

La peur d’être rejetée est la cause principale de ma transition tardive.

Depuis mon enfance, j’ai rapidement compris que ma différence était signe d’exclusion et qu’il n’était pas bon d’affirmer ma particularité.

J’avais déjà entendu de nombreuses phrases et réflexions assassines lorsque ce genre de sujet était évoqué au sein du noyau familial.

Il était plutôt dans mon intérêt de me taire si je ne voulais pas attirer les foudres de mon entourage.

C’est ainsi que j’ai rapidement appris à garder le silence et j’ai grandi en cultivant le secret.

Lorsque l’on est enfant, on ne désire qu’une chose : être aimé des siens et grandir dans l’amour inconditionnel de ses parents.

Mon autocensure était à double tranchant, car si elle représentait un moyen de sauvegarde, en revanche, elle posait la première pierre de ma future prison mentale.

Mon tourment moral pouvait ainsi se nourrir de lui-même, alimenté par mes craintes de perdre l’affection de mes proches.

Aujourd’hui, quarante ans plus tard, je sais combien mes peurs étaient fondées et ce que j’avais le plus redouté dans ma vie devenait maintenant réalité !

Les circonstances de l’existence ont fait que mon père est le dernier lien qui me relie à ma famille. À ses yeux, je suis son dernier enfant, celui qui a survécu à l’hécatombe qui a amputé durement notre arbre généalogique.

D’une santé fragilisée par de nombreux antécédents cardiaques, c’est la personne que j’ai cherché à ménager le plus lorsque j’ai décidé de faire mon coming-out.

Je souhaitais lui éviter les émotions fortes et je cherchais donc un moyen de distiller goutte à goutte l’annonce de ma révélation.

Il vit en Bretagne et je l’appelle tous les jours afin de prendre de ses nouvelles et pour parler de tout et de rien. L’essentiel est que, malgré la distance qui nous sépare, le téléphone reste notre fil d’Ariane.

J’avais déjà évoqué avec lui mes épilations laser en essayant de lui faire comprendre que je ne supportais plus ma pilosité faciale, mais je constatais malheureusement qu’il entendait sans vraiment entendre.

Le téléphone ayant ses propres limites en communication, j’espérais pouvoir trouver la force de lui parler face à face, lors de mon séjour chez lui en solo, durant une petite semaine de mes vacances d’été.

Tous les jours vers dix-huit heures, il a pour tradition, lors de mes passages chez lui, de servir l’apéro pour clôturer chaque journée passée sous le ciel de « Bretonnie ».

Pour moi, c’était le moment idéal pour profiter de la convivialité de l’instant et d’effectuer une petite piqûre de rappel pour évoquer de manière plus explicite la situation de mon mal-être.

Comme d’habitude, il semblait entendre mes arguments, mais n’exprimait franchement rien de plus. Ni commentaires ni questions particulières. Je souhaitais tellement au fond de moi qu’il me harcèle de questions, qu’il cherche à connaître la raison profonde du malaise de son enfant.

J’ai passé une semaine à tendre perpétuellement de longues perches pour créer une ouverture, un dialogue, mais sans succès !

Je devais me rendre à l’évidence, ce n’était vraiment pas gagné, et plus le temps passait, plus je m’enfonçais dans les sables mouvants du désespoir.

La dernière carte qu’il me restait avant la fin de mon séjour était d’essayer de parler à sa seconde épouse, en espérant que la compréhension et la tolérance d’une femme seraient de mise, et que par son intermédiaire, une passerelle favorable allait pouvoir s’établir entre nous.

Effectivement, j’ai trouvé l’opportunité lors d’un déplacement en voiture où nous nous sommes retrouvées seules toutes les deux. J’ai pu lui ouvrir mon cœur et lui dire que ma nature et mon identité profonde était féminine et que j’avais débuté un traitement hormonal féminisant.

Je fus agréablement surprise, elle semblait me comprendre et accepter mon choix.

Enfin, je reprenais l’espoir que la situation redevienne favorable et que l’amorce d’un dialogue nouveau prenne naissance.

J’imaginais aussi, qu’après mon départ, ils auraient peut-être l’occasion d’évoquer le sujet entre eux, de manière apaisée, et que l’amour d’un père pour son enfant supplanterait et dépasserait le mur de l’incompréhension.

Dans les jours qui ont suivi mon retour, j’ai rapidement noté un changement d’attitude et une distance s’installer dans nos conversations téléphoniques.

Entre temps, j’avais déposé mon dossier de changement de prénom et de mention de sexe à l’état-civil au Tribunal de Grande Instance.

Le lendemain, ne pouvant supporter un jour de plus cette situation dégradée, je décidais à nouveau de réitérer mon coming-out auprès de lui.

En réaction à mon annonce, il me demanda juste comment Jacqueline et Maeva prenaient la chose.

Ce fût le samedi 14 octobre 2017 à dix heures précises, pendant ma pause à l’hôpital, que par téléphone, il exprima son incompréhension et son malaise face à la situation. Son désaccord total avec ma transition, le poussa à me sortir un tas de phrases assassines, dont voici les principales : « Bonne chance pour ta nouvelle vie, mais je ne veux plus te voir et je ne veux jamais connaître Laureen. Je ne veux pas de ça chez moi ! ».

Abasourdie par ses paroles insensées, la seule phrase que je lui ai répondue fût : « L’amour que l’on porte à ceux que l’on aime n’a pas de sexe ! ».

J’ai eu beau lui dire que j’avais besoin de son soutien et de son amour, il m’a simplement répondu qu’il avait déjà perdu un enfant et qu’aujourd’hui, il enterrait le second.

Moi qui avais pris tellement de précautions à son égard. Lui, avec une brutalité verbale, me sortait définitivement de sa vie.

Je ne m’étais donc jamais trompée, mes craintes étaient fondées.

Aujourd’hui, avec le recul, je sais que pour mon père, ce fût un choc considérable et que mon annonce a engendré chez lui une souffrance psychologique comparable à l’épreuve d’un deuil. Pour lui, c’était quelque chose de difficile à surmonter et à intégrer.

Fragile, j’avais besoin de son soutien immédiat et de la promesse de son amour renouvelé, alors que son mécanisme de défense premier le poussait au déni et au rejet total de ma transition.

Il fallait à présent laisser le temps faire son ouvrage … Le temps de se retrouver à nouveau.