3. MÉMOIRE BLANCHE

Ce qui est troublant dans mon histoire personnelle, c’est que j’ai très peu de souvenirs de mon passé à vous raconter.

Pour la simple raison que j’ai des pans entiers de ma vie qui ont totalement disparu. Comme un cahier dont j’aurai involontairement arraché les pages. C’est une mémoire blanche, sur d’immenses plages de mon vécu.

Ma mémoire d’ « Avant Moi » est composée de flashes visuels, d’instants capturés, comme découpés sur le film de ma vie. À l’inverse, ces bulles de souvenirs, sont d’une extrême intensité émotionnelle et d’une incroyable clarté.

Je sais aujourd’hui, que ce refoulement inconscient de mon passé, non désiré, est un moyen de protection, de sauvegarde, face à la souffrance intérieure engendrée par mon mal-être.

J’ai le sentiment d’avoir été, pendant de très longues périodes de mon existence, complètement absente de ma vie. Comme si j’avais vécu, ailleurs, hors de ce corps, ou que j’avais sombré dans une profonde léthargie.

Cette amnésie a été pour moi un refuge mental, qui, je pense, m’a permis d’apaiser ma douleur et de supporter malgré tout cette condition insupportable de prisonnière corporelle.

Comment pourrait-il en être autrement ?

Qui pourrait supporter pendant aussi longtemps, de vivre dans un corps que l’on ne reconnaît pas comme le sien, et d’être assimilé à un genre identitaire, à l’inverse de son moi profond ?

Absolument personne !

Ce mécanisme de défense psychique m’a réellement sauvé la vie. Sans ce processus de préservation, j’aurai peut être songé à commettre l’irréparable !

Au final, la résultante de cette « mémoire blanche », est que de ma toute petite enfance, je n’ai aucun souvenir conscient. Même en consultant les albums photos de famille, j’ai beau avoir l’image devant moi, je n’arrive pas à rattacher un souvenir à celle-ci. Rien ne remonte à la surface.

Aucune évocation !

C’est le cas avec une photo de moi, à l’âge de trois ans, où je suis en salopette, dans un lieu public, au milieu de gens qui se promènent tranquillement.

J’aime beaucoup cette photographie, mais je n’ai aucune idée de ce à quoi, elle correspond. Je n’ai aucun souvenir, ni du lieu, ni de l’événement qui me relie à cette image.

Si je veux en savoir plus, c’est en questionnant un membre de ma famille, que j’obtiendrai une réponse, car pour moi-même, c’est le vide absolu !

Pour l’exemple cité plus haut, c’est mon père, qui m’a permis de situer cette photo et de savoir qu’elle avait été prise lors d’une visite au zoo de Vincennes.

En revanche, le tout premier souvenir conscient qui émerge de ma mémoire, à chaque fois que j’essaye d’évoquer mon enfance, c’est cette vision d’un retour d’une soirée passée dans la famille de mes parents.

J’ai cinq ans, je suis petite et fatiguée. Nous arrivons en voiture au domicile de mon grand-père, c’est le week-end. Pour descendre du véhicule, ma mère me porte dans ses bras. J’ai la tête tournée vers le ciel et je n’oublierai jamais cette découverte incroyable, ou plutôt la révélation, que j’ai eue ce jour-là !

Mon regard fut attiré, captivé et subjugué par la voûte céleste qui déployait des milliers d’étoiles étincelantes au-dessus de moi ; il me semblait que je pouvais les toucher du bout des doigts.

Et précisément, à ce moment de ma vie, que j’ai ressenti ce lien puissant qui me rattachait à ce monde et ne me quitterait jamais !

Cette révélation représente pour moi la naissance d’un première future échappatoire, qui au-delà de mon corps, a permis à mon esprit de s’élever au-dessus de cette condition qui allait réellement commencer à me poser la question, à l’âge de huit ans.

Je sais que ce que je vous confie, dans ces quelques lignes de mon témoignage, dois vous paraître très surprenant, voire incompréhensible.

Pourtant, cette mémoire blanche continuera encore de s’exercer sur moi, à différentes tranches d’âge de ma vie.

Toujours aussi forte à l’adolescence, elle tendra à diminuer à l’âge adulte.

Face à certaines situations, notamment, celles où je ne me sens pas à ma place ou exister suffisamment, ce « RESET » mémoriel fonctionne encore !